Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Rex, Roxy, Royal" inventorie à nouveau les salles de cinéma suisses

Crédits: Oliver Lang, photo tirée du livre

Le sujet et le titre me disaient quelque chose. Effectivement! Avant le «Rex, Roxy, Royal» paru en 2016 aux éditions Christoph Merian, il y a bien eu «Lux, Rex & Corso» de Simon Edelstein chez D'autre Part il y a six ans. Voilà qui gêne aux entournures, d'autant plus qu'il s'agit les deux fois d'honorer les salles de cinéma suisses. Notre pays n'a de plus jamais possédé les cathédrales néo-baroques de 5000 ou 6000 places bâties pour les amateurs du 7e art par les Américains dans les années 1920 et 1930. Il n'existe même pas, à Zurich ou à Genève, les équivalents du Grand Rex, de La Pagode ou du Louxor (1) parisiens. 

N'empêche! Il s'agit là d'un patrimoine mineur, tenant davantage du lieu de mémoire que du monument architectural. Accompagnées par le photographe Oliver Lang, Sandra Walti et Tina Schmid ont donc entrepris un tour de Suisse. Le travail final a été réparti entre une douzaine d'auteurs. Ceux-ci devaient chaque fois s'atteler à un gros travail. Il fallait raconter l'histoire des salles depuis leur ouverture, parfois lointaine, et décrire leurs caractéristiques actuelles. Le seul élément que partagent nombre d'entre elles est d'avoir subi un sauvetage ces dernières années. Il a fallu créer des associations, et parfois mener un procès. Des Bâlois sont allés jusqu'au Tribunal Fédéral afin d'arracher le Küchlin de 1912 (avec balcons dorés) aux démolisseurs. On se souvient aussi des batailles genevoises pour Le Paris (qui ne figure pas dans le livre) ou le Bio 72 à Carouge (qui y occupe, lui, une place d'honneur).

Le plus étonnant est au Tessin 

Toutes les régions ont été passées à la loupe, certaines se révélant plus riches que d'autres. Sur les 278 salles actives en 2015 (il en reste finalement 111 dans l'ouvrage), il y a des pics à Zurich ou à Berne, mais également de grandes poches vides. Les lieux excentrés ferment l'un après l'autre, à moins d'un soutien extérieur. Il ne subsiste ainsi plus qu'un cinéma (le Colisée de Couvet de 1956) pour tout le Val-de-Travers, dont j'ai appris avec délices que les habitants se nommaient les Traversins. Et il ne reste pas grand chose aux Grisons. Notons cependant que la plus belle façade monumentale et l'intérieur le plus novateur se trouvent au Tessin. Le Teatro Mignon de Mendrisio a conservé son architecture Art Nouveau de 1908. Quant au Corso de Lugano, très endormi hélas, il a gardé son décor futuriste conçu par Rino Tami en 1954.

Le livre se présente comme une suite de 111 articles indépendants l'un de l'autre, après quelques textes introductifs. Tous ne sont malheureusement pas illustrés, ce qui fait que je reste bien en peine d'imaginer à quoi ressemblent L'Atelier de Reinach, la Loge de Winterthour ou le Bubenberg de Berne. Me fier aux adjectif semble en effet imprudent. Qualifier L'Empire de la rue de Carouge genevoise, récemment rénové (2), de «joyau» reste pour le moins abusif. De toute manière, à part le Capitole de Lausanne ou le Royal de Sainte-Croix, la plupart des aménagements intérieurs ont disparu victimes des modes, la plus ravageuse d'entre elles étant la récente transformation en multi-salles. Comme je l'ai dit plus haut, ce patrimoine reste lié à la nostalgie ou, tout simplement, au désir de voir des films sur un grand écran, après que le rideau s'est levé. Le cinéma, comme l'église qu'il a un temps remplacée, tient bien de la liturgie. 

(1) Le Louxor à Barbès, juste en face de Tati, vient de subir une restauration exemplaire. Elle a sauvé de la ruine totale ce temple érigé au début des années 20 en style pharaonique.
(2) J'ai précédemment connu L'Empire sous le nom de Colibri, puis de Pélican.

Pratique 

«Rex, Roxy, Royal», sous la direction de Sandra Walti et de Tina Schmid, aux Editions Christoph Merian, 360 pages. Attention! Si l'ouvrage passe pour trilingue, c'est que chaque auteur a écrit dans sa langue. Mais les traductions en fin d'ouvrage ne font qu'adapter le français et l'italien en allemand. La chose pourrait se voir signalée de manière plus claire pour l'acheteur.

Photo (Oliver Lang, tirée du livre): Le Küschlin de Bâle, sauvé par une association et aujourd'hui classé.

Ce texte en suit directement un autre sur la Suisse conçue comme décor de cinéma.

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