Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Quentin Mouron s'offre un polar dandy et bostonien

Numéro quatre. Quentin Mouron avait fait son apparition avec «Au point d'effusion des égouts» en 2011. Il récidivait dès l'année suivante en publiant «Notre-Dame-de-la-Merci». En 2013 enfin, le Lausannois, Canadien sur les bords (il possède une double nationalité), donnait un portrait au vitriol des lettres romandes intitulé «La Combustion humaine». Il revient aujourd'hui, à 26 ans, avec un polar feignant de respecter les règles du jeu. «Trois gouttes de sang et un nuage de coke» a paru en France. C'est une petite (et jeune) maison, La Grande Ourse, qui en assure l'édition.  

Pourquoi pas «Trois gouttes de sang DANS un nuage du coke»?
Nous avons longuement débattu du titre. Difficile de dire lequel est le meilleur, mais il faut bien se décider. C'est donc «Trois gouttes de sang ET un nuage de coke». 

Le livre raconte deux enquêtes parallèles sur le même crime, faite l'une par un policier, l'autre par un dandy détective pour le moins drogué. Il leur faut élucider la mort dans sa camionnette d'une sorte de clochard, mutilé après sa mort. Avez-vous l'impression de donner un roman policier classique?
J'aurais de la peine à vous répondre. Je ne suis pas un vrai lecteur de polars. Je n'en maîtrise pas les codes. Si je les transgresse, je le fais involontairement. Je pense que le livre tient sur le fil du rasoir. Il donne dans le sérieux et le divertissement, le premier et le second degré. En choisissant comme protagoniste un personnage complètement cinglé, je m'évite en plus toute psychologie classique. 

Comment en êtes-vous arrivé au personnage de Franck, qui finira par commettre lui-même, comme si de rien n'était, un meurtre dans les toilettes du musée de Boston?
Le personnage m'obsédait. Franck est détective, dandy, esthète et secrètement provincial. Il se promène dans cette histoire comme s'il s'agissait d'un jeu. Du coup, pas de considération sociale à la Balzac. Franck sort, si j'ose dire, de lui-même. Il se définit par ce qui se passe autour de lui. Il s'agit en plus d'un grand lecteur. L'homme nourrit une prédilection pour les auteurs fin de siècle, genre Huysmans ou Barbey d'Aurevilly. Je ne me suis pas demandé dans quelle langue il lit, mais je pense qu'il s'agit du français. 

Au moment de l'enquête, il est en train de dévorer «Le vice suprême» du Sâr Peladan.
Un personnage extraordinaire de la nébuleuse symboliste, ce Sâr! Joséphin Péladan avait entrepris une fresque, «La décadence latine». Encore classique, le premier tome reste lisible. La suite, pleine d'invocations magiques, part dans tous les sens. Et c'est d'un long... Il y a en tout une vingtaine de tomes. 

Votre lecteur-dandy va mal finir...
Effectivement. Franck va tuer un musicien sans motif autre que son exposé sur Manet lui semble mauvais. C'est pour lui un caprice, lié au pouvoir qu'il a de l'assouvir. Quand il voit un mendiant, il peut lui donner de l'argent, le repousser ou même le supprimer sans que nul ne s'en inquiète. Franck passe ainsi de caprice en caprice. Le meurtre n'est lié pour lui à aucune haine particulière. Il s'agit d'une histoire sans suite. Je ne dis du reste pas ce qui advient du cadavre. 

Un peu léger, non?
J'en ai le droit. Nous nous situons pas dans le réalisme. Le musée de Boston, tel qu'il est décrit, reste en grande partie imaginaire. Il n'a jamais possédé autant de Manet. J'ai inventé de toutes pièces le quartier mal famé de Bellams, où se passe le plus clair de l'action. J'ai d'ailleurs choisi Boston dans la mesure où c'est l'une des grandes villes américaines que je connais le moins. Cela stimulait ma fantaisie. Tout aurait semblé plus convenu si j'avais opté pour Detroit. J'aurais été tout aussi gêné d'écrire cette histoire avec Los Angeles comme toile de fond. Je connais trop bien L.A. 

Avez-vous la même fascination pour le mal que certains personnages du livre?
Pas du tout. Je ne vois pas le monde d'une manière noire, comme James Ellroy ou Malcom Lowry. Je montre ici un policier qui investigue et un dandy qui se distrait. L'un, qu'on sait fragile, connaît des barrières mentales. Il existe pour lui le Bien. Il y a le Mal. L'autre n'accepte aucun préjugé. Tout se situe pour lui sur le même niveau. 

Dans «La combustion humaine», vous démolissiez la littérature romande. Ici, vous vous offrez les propos d'un écrivain américain à succès des plus vulgaires.
Il sert en quelque sort de commentaire à l'action. Il me permet de parler de la fiction, de la critique, du genre romanesque et du public. Je montre un fabricant de best-sellers, à la fois creux et tapageur. 

Vous aviez publié vos trois premiers livres chez Olivier Morattel. Pourquoi ce changement pour une maison française?
Olivier Morattel m'a donné un sérieux coup de pouce. Je lui ai dis que j'aimerais une fois publier un livre en France. Il a été élégant. Il ne s'agit pas d'une coédition. Paraître en France élargit bien sûr l'audience, surtout quand il s'agit ici de débutants ambitieux. 

Et cela marche?
Bien, merci. Il y a eu de gros articles en Suisse romande. D'autres, plus petits, en France aussi bien dans «Marianne» que dans «Match». Pour ce qui est des ventes, je ne sais pas encore très bien, mais on trouve «Trois goutte de sang et un nuage de coke» dans les «Relay» des gares suisses. C'est un signe, non?

Pratique 

«Trois gouttes de sang et un nuage de coke», de Quentin Mouron, aux Editions La Grande Ourse, 221 pages. Photo (DR): Quentin Mouron à Lausanne, bien loin de son Boston imaginaire.

Prochaine chronique le vendredi 10 juillet. Mauro Natale et Frédéric Elsig ont chapeauté le catalogue des peintures italiennes et espagnoles du Musée d'art et d'histoire de Genève, assorti d'une exposition. Rencontre.

 

 

 

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