Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Quand Moravia aimait la peintre Lélo Fiaux

Voilà un livre qui sent l’œuvre pie et le devoir de mémoire! Le Musée Jenisch de Vevey, qui abrite la Fondation Lélo Fiaux, publie avec la complicité des éditions Zoé les trente "lettres d'amour" qu'Alberto Moravia adressa à l'artiste vaudoise. Il faudrait plutôt parler, dans la majorité des cas, de billets. Si l'auteur italien ne conservait pas une telle cote intellectuelle, il semble clair qu'une telle publication ne serait jamais sortie de presse. 

Devenu célèbre à 22 ans, en 1929, avec la sortie d'un roman scandaleux pour la Rome fasciste ("Les indifférents"), Moravia rencontre la Suissesse par hasard, via Condotti, fin 1933. Elle est venue à la fois changer d'air et chercher l'inspiration. A 24 ans, la jeune femme a divorcé d'un photographe américain. Elle mène depuis (elle menait même avant) une vie libre, enchaînant les amours tant masculines que féminines. Lélo n'est d'ailleurs pas seule dans la Ville éternelle. Elle vit avec un étudiant en médecine mauricien, qui se tire une balle dans la tête en janvier 1934.

Une liaison de quelques mois 

Aussi tragiquement partie, la liaison entre un écrivain mal détaché de l'ordre bourgeois et une femme libre comme son milieu ne pouvait pas les concevoir, ne peut que mal continuer. Elle durera quelques mois. Lélo va tomber enceinte. Il faudra aller jusqu'à Genève, afin de trouver un avorteuse. Puis Lélo s'en va. Les liens ne sont pas rompus. La preuve! Alors qu'il se trouve parfois aux Etats-Unis ou en Chine, Alberto lui écrit jusqu'en 1947. Elle lui répond, même si ses missives n'ont pas été conservées. Entre-temps, Moravia a épousé Elsa Morante, l'auteure de "La Storia", l'un des chefs-d’œuvre de la littérature italienne du XXe siècle. Les ex-amants se reverront une dernière fois à Capri, en 1951. L'artiste est vieillie par les excès et la drogue. Il la trouvera "très moche". 

Ce que je viens de vous raconter ne se trouve pas dans les lettres, finalement peu explicites. Ces documents se voient heureusement accompagnés par deux textes liminaires de René de Ceccatty et (surtout) de Julie Enckell Julliard, la directrice du Musée Jenisch. C'est là où le lecteur découvre le pourquoi du comment. Il apprend ainsi qui était en fait cette Lélo Fiaux (prénom réel Hélène), dont la peinture reste peu connue en dehors des étroites frontières de son canton.

Une aventure qui a alimenté une création romanesque 

Avec cette publication, il en sait aussi davantage sur Moravia. Cette aventure a alimenté une part de son œuvre, que l'on sait plutôt torturé. Au moment où il commence à écrire à Lélo, l'Italien va sortir "Les ambitions déçues". Il se sent surveillé par la police, avec la peur d'une relégation sur une île lointaine. Mais le régime mussolinien reste paradoxal. Juif par son père, Moravia pourra publier même en 1943 et en 1944, alors que l'Italie se retrouve en plein chaos. Il donne ainsi, pendant la guerre, certaines de ses meilleures nouvelles sous un nom d'emprunt. La vraie célébrité viendra plus tard, quand chacun de ses romans à succès ("La provinciale", "Le Mépris", "Le conformiste", "L'ennui", "Agostino", "La Ciociara", "La Corruption"...) se verra porté à l'écran. 

De tout cela, Lélo ne n'aura que des échos lointains. Cette femme en avance sur son temps mourra en 1964 à Vevey. Moravia lui survivra 26 ans, en ménage avec une nouvelle femme écrivain, après la mort d'Elsa Morante en 1985. Je veux parler de Dacia Maraini, qui a encouragé l'actuelle publication de lettres, parfois signées Amor (comme Alberto Moravia!).

Pratique 

"Lettres d'amour à Lélo Fiaux" d'Alberto Moravia, aux Editions Zoé, 110 pages. Photomontage (Editions Zoé): Alberto Moravia et Lélo Fiaux vers 1934.

Prochaine chronique le vendredi 9 janvier. De Bâle à Paris, des histoires de tours, signées par le tandem Herzog & DeMeuron.

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