Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Quand le Vaudois Robert Piguet habillait Paris

Il en reste des odeurs. Si vous tapez sur un moteur de recherches, son nom apparaîtra lié à des parfums comme «Bandit» ou «Fracas» (1). La maison de couture Robert Piguet a beau avoir fermé ses portes en 1951, ses fragrances continuent leur carrière sous bannière américaine. Toutes ont été «recréées» pour s'adapter au goût moderne. Ce ne sont donc plus tout à fait les senteurs imaginées dans les années 1940 par Germaine Cellier. Saluons tout de même la performance! C'est la chute des ventes de ses parfums qui a amené Coco Chanel, qui avait quitté le monde de la mode en 1939, à rouvrir ses salons en 1954. 

Robert Piguet se retrouve parfois dans l'actualité. En 2005, c'était pour l'exposition que lui consacrait Yverdon, sa ville natale. Le musée suisse de la mode, qui tente depuis des décennies d'y voir le jour (2), avait alors reçu ses archives. Environ 3000 documents. Aujourd'hui, il s'agit d'un livre de Jean-Pierre Pastori, «Robert Piguet, Un prince de la mode». Le sous-titre peut sembler ringard. Il reflète une réalité. Quand le Vaudois ouvre sa seconde maison parisienne, en 1933, il reçoit vite ce surnom. Il faut dire que grand, distingué, un peu distant, l'homme avait de l'allure. Il n'est pas pour rien le maître d'Hubert de Givenchy, qui signe à 88 ans la préface de l'ouvrage avec un texte un peu court. Ce disciple se montrait plus disert lors de l'exposition de 2005...

Fils de banquier d'Yverdon 

Robert est né en 1898, de parents plus tout jeunes. Il vient une vingtaine d'années après ses quatre frères. Banquier, leur père a tout du notable, à Yverdon. Il dirige un établissement portant son nom (3). Le petit Robert est de santé fragile. Il ne correspond pas au schéma provincial. Il veut habiller les dames, au grand scandale de son père. Ce dernier pense qu'un homme doit plutôt penser à la déshabiller. Le Vaudois l'aide cependant à fonder en 1918, à 20 ans, sa première maison avenue Montaigne sous la pression de son fils aîné. C'est à la fois un succès et un échec. En dépit d'un triomphe médiatique, Robert doit fermer dès 1921. Sa gestion se révèle catastrophique. Il dépense trop. 

Dès 1922, Robert repart à l'attaque. Il se met au service de Paul Poiret, qui vit ses dernières grandes années après avoir été «le» couturier vedette d'avant 1914. Poiret tient du créateur et du «showman». Ses fêtes sont les plus célèbres de la capitale. Le Suisse passe ensuite chez l'Anglais Redfern (aujourd'hui bien oublié). Cette maison passe mal le cap de la Crise de 1929. En 1933, Piguet prend le risque de lancer une nouvelle maison, en plein marasme économique. Il n'est pas le seul. Jean-Pierre Pastori rappelle que Nina Ricci date de 1932. Il faut dire que Robert a touché sa part de l'héritage paternel et qu'il a trouvé un couple de mécènes bâlois. Pas tout à fait désintéressés, ces derniers dirigent une usine textile de luxe.

Triomphe aux Champs-Elysées 

Cette fois-ci, tout va admirablement se passer. Robert commence sur un petit pied, rue du Cirque, près de l'Elysée. Il peut ensuite se permettre de déménager au rond-point des Champs-Élysées, où il occupe tout un immeuble. Celui-ci ne se contente pas d'exister en 2016. Il abrite aujourd'hui Gucci. Piguet trouve le temps et l'argent d'installer une seconde maison à Londres, Grosvenor Street. Cette dernière demeure éphémère. Qu'importe! Sa clientèle parisienne vaut celle de Chanel ou de Madeleine Vionnet. Et la Suisse lui confie un pavillon, celui du textile, pour la «Landi» (ou exposition nationale) de 1939. 

Arrive la guerre. On sait que la couture reprend du poil de la bête dès 1940. Elle échappe même, comme ses clientes, aux restrictions. Le côté positif est d'avoir évité son exil, prévu à Berlin, et de fournir du travail à de nombreuses femmes. La maison Piguet se porte toujours aussi bien. Lié au monde culturel, son propriétaire habille du coup gratuitement (et anonymement) les créations théâtrales, de Giraudoux à Claudel. Il n'aura aucun problème à la Libération. Piguet présente ses nouveautés dès septembre 1944. La mode est immortelle...

Un homme très discret 

La fin des années 40 marque l'apothéose de Robert, séparé depuis longtemps de son épouse. Celle-ci n'avait compris qu'elle faisait un mariage de façade, les intérêts de son époux se portant ailleurs. Il n'y aura jamais divorce, ce qui lui permettra au passage d'hériter. Car il se révèle bientôt que Piguet va mal... Trois de ses frères sont du reste morts jeunes. En été 1951, coup d'éclat, ou fracas pour reprendre le nom d'un parfum. Piguet ferme. Il n'a pas trouvé de successeur digne de lui, en dépit de plusieurs tractations. Son ancien assistant Christian Dior est devenu, seul, une gloire nationale. Givenchy n'est pas encore mûr. Marc Bohan non plus (4). Son banquier est catastrophé. Piguet a compris la leçon de 1921. Tout est maintenant bénéficiaire. L'homme se retire en Suisse. Il meurt à l'hôpital de Lausanne en 1953. Selon ses dernières volontés, très protestantes, aucune annonce ne sera faite. 

Le livre de Pastori, qu'on a connu chroniqueur de journaux, spécialisé dans la danse, se révèle très bien fait. Il a fallu à l'auteur trouver des sources, les témoins ayant pour la plupart disparu. Piguet demeurait extrêmement discret. Il ne descendait voir aucune cliente, si célèbre fut-elle (5). Sa vie privée était verrouillée. Tout reste donc ici factuel, avec ce que cela peut supposer de froideur. Nous sommes aux antipodes des biographies de couturiers croustillantes, comme on les conçoit en France. Il va sans dire (mais il va encore mieux en le disant) que l'iconographie est soignée.

Une mode très sage 

Que penser du coup de la mode Piguet? Elle reste sage. Aucune extravagance, comme chez Elsa Schiaparelli. Nulle volonté d'épater, à l'instar de celle de Jacques Fath. «Le vrai bon goût», dit dans sa préface Hubert de Givenchy, sans préciser comment il faut prendre sa phrase. S'il fallait lui trouver un successeur, ce serait Pierre Balmain. Ce dernier a du reste repris un partie de 400 ouvrières de Piguet, laissées sur le carreau en 1951, même si le patron leur avait lissé une part du produit de la vente de ses actifs. 

(1) «Fracas» est le parfum de Madonna, a-t-on appris en 2011.
(2) Il a failli trouver sa place vers 2004. Il doit aujourd'hui se contenter d'un strapontin au château d'Yverdon en dépit de collections très importantes.
(3) Fondée en 1856, la banque privée existe toujours. C'est Piguet, Galland & Cie.
(4) Marc Bohan dirigera Dior de 1960 à 1988.
(5) Piguet a notamment conçu la célébrissime petite robe noir d'Edith Piaf.

Pratique

«Robert Piguet, Un prince de la mode», de Jean-Pierre Pastori, aux Editions La Bibliothèque des Arts, 131 pages. Photo (DR): Robert Piguet et deux de ses mannequins, vers 1950.

Prochaine chronique le lundi 11 janvier. L'ex-Ministère de la Marine, sur la place de La Concorde, échappe à Jean Nouvel. Retour sur un architecte contestable et contesté.

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