Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Quand la Suisse sert de décor de cinéma, "Backdrop Swizerland"

Crédits: Metro-Golwyn-Mayer, 1937

Attention, le livre est lourd! «Backdrop Swizerland» s'impose dans ce genre que les Anglo-saxons nomment le «coffee table book». Le mot semble même ici faible. Pour pouvoir le lire dans un bistrot, il a fallu que le serveur pose ma tasse de café sur la table d'à côté. Ajoutons tout de même que l'ouvrage vaut son pesant d'images. En 493 pages, Cornelius Schregle a regroupé là tout ce qu'il a pu trouver comme photos de films étrangers dont notre pays constitue l'un des décors. 

En couverture, le cinéphile reconnaîtra sans peine Sean Connery devant une vallée alpine. L'image provient de «Goldfinger», tourné en 1964. L'agent secret doit se plaire dans ce nid d'espions qu'est supposée rester la Suisse. Il y reviendra en 1969 sous les traits de George Lazemby pour l'unique fois où ce dernier incarna 007, «Au service secret de Sa Majesté». Puis une nouvelle fois en 1995. Bond possédait alors les traits de Pierce Brosnan et la superproduction s'intitulait «Golden Eye». Nous attendons maintenant de pied ferme que Daniel Craig daigne traverser le Channel, histoire de nous rendre visite, en tuant deux ou trois personnes si possible au passage.

De 1900 à nos jours 

La liste des titres est impressionnante. Surtout dans la table finale qui donne les films par année. Le premier répertorié remonte à 1900. Le cinématographe a alors 5 ans, et Alice Guy met en boîtes son «Guillaume Tell» devant des toiles peintes. Ici, pas d'illustration, hélas... Mais d'une part il semble impossible de satisfaire tout le monde dans un seul volume, même énorme, et de l'autre il faut imaginer la somme de recherches exigées par un tel monument. Non seulement le documentaliste doit mettre la main sur des «stills» du film, mais il lui faut le plan précis où l'on y voit un bout d'Helvétie. Authentique. Filmé par une seconde équipe. Ou entièrement reconstitué en studio. 

Tous les cas de figures se retrouvent dans cet ouvrage, proposé d'une manière chronologique. Parfois, comme pour les aventures de montagne (c'est fou ce qu'il peut y avoir de neige au cinéma lorsqu'il s'agit d'évoquer la Suisse!), la production entière se déplace pour les extérieurs. Il arrive que, par honnêteté, les scènes supposées se dérouler en Suisse soient vraiment tournées sur place. Jennifer Jones se trouve bien à Zurich pour «Tendre est la nuit» de 1961. En revanche, c'est la même Zurich qui sert de fond à «Madame X» de 1966, où Lana Turner a tous les malheurs du monde réunis en deux heures de projection. L'action est pourtant supposée se dérouler à Genève! A d'autres reprises, aucun voyage lointain. La Suisse du «Heidi» de 1937 avec Shirley Temple a des extérieurs empruntés aux Rocky Mountains. La chose n'empêche aucun des trois films cités de constituer, sur le plan dramatique, des réussites.

Les Indiens aussi

Eliminant les production nationales, mais incluant les coproductions avec notre pays, le livre propose des images de longs-métrages rares, voire inconnus. Qui peut se vanter, pour autant qu'il en subsiste une copie, d'avoir vu «Body and Soul» de Reginald Barker avec Norman Kerry et Aileen Pringle de 1927? Ou pour le parlant, «The Bride Wore Red» de Dorothy Arzner, une production MGM de 1937 avec une Joan Crawford hantant Arosa? Les images en sont pourtant superbes. C'est à la fin des années 60 seulement que la photo de plateau deviendra minable et floue, même pour les productions les plus coûteuses. En revanche, Cornelius Schregle a visiblement eu de la peine à obtenir des informations sur les comédies musicales que les Indiens viennent souvent réaliser chez nous. Deux titres seulement figurent dans les pages illustrées de ce livre, par ailleurs dépourvu de véritable texte. 

Voilà. C'est très amusant. Le cinéphile (car c'est à lui que l'ouvrage s'adresse en priorité) apprend bien des choses. Un sociologue serait aussi passionné par cette vision déformée d'une petite nation. Il y a là beaucoup de de stations d'hiver, de banques, de villas au bord de lacs interchangeables et des flopées de costumes folkloriques qui pourraient aussi bien se voir portés en Bavière ou au Tyrol. Mais après tout, il suffit de discuter parfois avec nos amis français afin de savoir que l'imagerie progresse peu. Tout au plus a-t-on assisté à la naissance d'une légende sombre. La Suisse serait le pays de toutes les magouilles, politiques de préférence. Un pays de film noir, quoi...

Pratique

«Backdrop Swizerland», de Cornelius Schrege, aux Editions L'Age d'Homme, la Cinémathèque Suisse est associée au projet, 493 pages.

Photo (MGM): Joan Crawfod en Suisse pour "The Bride Wore Red" de Dorothy Arzner, 1937. La photo ne figure pas dans le livre, mais je n'ai pas pu résister.

Le texte est suivi d'un autre qui répertorie, sur le plan architectural, les salles de cinéma en Suisse aujourd'hui.

Prochaine chronique le mardi 24 janvier. L'Historisches Museum de Berne honore Niklaus Manuel Deutsch, mort en 1530. Il fut peintre, poète, réformateur, mercenaire et homme politique. Une vie bien remplie.

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