Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Quand Fénéon donnait des "Nouvelles en trois lignes"

"Prenant au mot son état civil, Mlle Bourreau a voulu exécuter Henri Bomberger. Il survivra aux trois coups de couteau de son amie." 

"M. Abel Bonnard, de Villeneuve-Saint-Georges, qui jouait du billard, s'est crevé l’œil gauche en tombant sur sa queue." 

"C'est au cochonnet que l'apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu'il n'était déjà plus."

Tout en une centaine de signes 

Les textes comptent une centaine de signes. C'était la règle du jeu. Il s'agissait de produire des "Nouvelles en trois lignes". Celles-ci paraissaient en première page du journal "Le Matin" (aucun rapport avec le quotidien romand actuel de ce nom). Il s'agissait théoriquement d'informer les lecteurs. Mais, quand la chronique était assurée par Félix Fénéon en 1906, les lecteurs devaient se demander si la rédaction ne se payait pas leur tête. Au propre comme un figuré. Ces faits divers, volontiers sanglants (il y a quelques décapitations), étaient racontés de manière telle qu'ils devenaient des haïkus pataphysiques. Vrai ou pas vrai? 

Félix Fénéon (1861-1944) fait partie des personnages les plus étonnants qu'ait suscité la France de la Belle Epoque, même si l'individu avait paradoxalement vu le jour à Turin. Impossible de comprendre l'art et la littérature de son temps sans lui. L'homme a pourtant publié un seul livre, publié à 227 exemplaires. Il s'agit de "Les impressionnistes en 1886", toujours cité alors que son public fut par la force des choses confidentiel. On peut penser aux "Salons" de Diderot, que des copistes copiaient dans les années 1760 une quinzaine de fois seulement.

Un découvreur de talents neufs

Grand, sec, avec une étonnante petite barbiche de bouc (émissaire?), Fénéon n'en a pas moins été l'un des premiers à promouvoir dans les journaux Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé ou Alfred Jarry. Contrairement à l'axiome voulant qu'on devine les talents d'une seule génération, Fénéon a longtemps vu clair en peinture. Après avoir soutenu Georges Seurat et été l'ami de Paul Signac, il s'est rapproché de Pierre Bonnard ou de Maurice Denis, puis enfin du fauve Kees van Dongen. Un beau palmarès, où l'homme de plume payait de sa personne. Une importante collection Fénéon se verra dispersée en 1947, trois ans après sa mort. 

Mais revenons aux "Nouvelles en trois lignes", qui marquent la dernière collaboration régulière de Fénéon à un journal. L'auteur est alors déjà connu. Il avait commencé au Ministère de la Guerre, où il aimait tant rédiger des rapports, dans un style paraît-il éblouissant, qu'il écrivait même ceux de ses collègues. Il y a passé trente ans. Une étrange contradiction interne. L'homme était, depuis 1886 au moins, un partisan du mouvement anarchiste. En 1894, il s'était vu pour cette raison accusé d'un attentant ayant fait plusieurs morts dans un restaurant. On oublie facilement aujourd'hui que les années 1880 à 1910 ont connu autant de groupuscules terroristes qu'aujourd'hui.

Plongée dans le dérisoire social

Fénéon tâte après 1894 du journalisme. Les "Nouvelles en trois lignes" lui permettent de démonter, mine de rien, les rouages de la société. Il en montre l'absurde, le dérisoire, les prétentions, un peu comme, dans un autre genre, les comédies de Georges Feydeau. Réduire un fait, souvent dramatique, humain, pathétique en quelques signes constitue une manière de réduire la mécanique sociale à néant. 

Leur auteur passera ensuite au commerce d'art. Il virera de l'anarchie au communisme, ou du moins à des sympathie proches du parti. Ses "Nouvelles" sombreront logiquement dans l'oubli. Il faudra attendre 1948 pour que Jean Paulhan en assure l'édition. Il y en aura plusieurs autres par la suite. C'est aujourd'hui la maison franco-suisse Macula qui se charge de transmettre ses mini-textes à une nouvelle génération. Il fallait pour cela une mise en condition. Patrick et Roman Wald Lasowski se sont chargé de la longue préface. Excellente, celle-ci s'avale d'un coup. Les "Nouvelles", elles, gagnent se voir dégustées par petites gorgées.

Pratique 

"Nouvelles en trois lignes", de Félix Fénéon, préface de Patrick et Roman Wald Lasowski, aux Editions Macula, 208 pages. Photo (DR): Le portrait de Félix Fénéon, de profil, par son ami Signac.

Prochaine chronique le lundi 31 mars. Rencontre avec le multiple Alexandre Friederich, écrivain, poseur d'affiches, voyageur et ex-musicien genevois.

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