Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Pourquoi Lyon achète-t-il un Poussin 17 millions d'euros?

En 2007, le Musée des beaux-arts de Lyon achetait «La fuite en Egypte», peinte à Rome par Nicolas Poussin vers 1657. Une opération pour le moins risquée. L'institution devait trouver 17 millions d'euros, la monnaie européenne se situant alors à son zénith. Il fallait mener l'affaire tambour battant. Elle avait été hautement médiatisée. Pour Sylvie Ramond, il s'agissait de prouver que son musée (et accessoirement elle-même) pouvaient entrer dans «la cour des grands». La directrice devait du reste postuler par la suite pour la direction du Louvre, qui lui échappera de peu. La ministre de la Culture Aurélie Fillipetti finira par lui préférer Jean-Luc Martinez, alors même qu'elle se disait favorable à un candidature féminine. 

Voici résumée en quelques ligne la trame de «Ceci n'est pas qu'un tableau», un énorme livre (600 pages!), qui vient de sortir sous la plume de Bernard Lahire. L'universitaire a été chargé de l'opération par Sylvie Ramond en 2008. «Tout d'abord dubitatif, comme le sont souvent les chercheurs, soucieux de leur indépendance, j'ai finalement accepté de me pencher sur le dossier de presse constitué par le musée.» Lahire n'est pas historien de l'art, mais sociologue. L'homme entendait par conséquent faire de cette acquisition un cas d'école. Pourquoi un musée de province (même si Lyon est une grande ville) dépense-t-il cette somme? Qu'espère-t-il en retirer? De l'image certes, puisqu'il s'agit en prime d'un tableau, mais laquelle? «La fuite en Egypte», dont des dizaines de photos (aux couleurs bien différentes!) cohabitent aujourd'hui sur le Net, constitue-t-elle «une icône»?

Deux versions en concurrence 

Tout commence en fait (1) par une sorte de polar. L’œuvre était connue par plusieurs versions concurrentes. Poussin ne faisant de répliques, l'une d'elles seule pouvait être l'original, envoyé à son commanditaire lyonnais Jacques Serisier au XVIIe siècle. Oui, mais laquelle? Le premier tri se révélait facile. Il demeurait deux rivales. L'une, venue du marché de l'art belge, avait été acquise par la richissime Barbara Piasecka Johnson. L'autre était apparue en 1986 dans une petite vente à Versailles, où deux jeunes marchands parisien, les frères Pardo, l'avaient obtenue pour un «faux prix». Trop cher pour une copie. Trop peu pour une œuvre autographe du maître. 

Restait à trancher entre les deux, avec ou sans confrontation. C'est là que le sociologue Lahire sort ses antennes. Expertiser exige une légitimité. Mais sur quoi repose-t-elle, au juste? La bataille sera longue. Elle mettra en lice quatre personnalités du monde de l'art ancien. Les Anglais sir Anthony Blunt et sir Denis Mahon soutiennent la version Piasecka Johnson. Les Français Jacques Thuillier et Pierre Rosenberg celle des Pardo. Ces derniers voient le temps jouer pour eux. Blunt est mis hors jeu quand le monde apprend sa nature d'ex-agent communiste. Mahon s'apprête à devenir centenaire. Un certain nationalisme favorise en plus les deux chercheurs parisiens.

Coup de théâtre judiciaire 

Les Pardo se ruinent pour avoir raison. Ils en viennent à liquider leur galerie, situé à côté du Musée Jacquemart-André, pou s'occuper du seul tableau. Un coup de théâtre se produit alors. Un jugement au sommet, pour un autre Poussin (il n'y a pas de hasard!) restitue un achat à bas prix du Louvre à son ex-propriétaire (2). Il y a eu «erreur sur la substance». La vendeuse de Versailles se manifeste du coup. Elle finit par obtenir raison en Justice. Les frères doivent lui redonner le tableau, ce qui les met financièrement à genoux. Il est désormais interdit de faire des découvertes artistiques en France et d'en tirer un profit matériel. C'est donc la famille de la dame qui empochera les 17 millions en 2007, la souscription lancée par Sylvie Ramond tournant au succès. 

L'affaire, ici fortement résumée, incite Lahire à développer. Dans un livre conçu «en entonnoir», le sociologue s'interroge. D'où Poussin tire-t-il son prestige, permanent depuis les années 1640? Qui a fixé ce qui tient d'une règle socio-culturelle? Pourquoi admirons-nous obligatoirement certains tableaux, et pas d'autres? aut-il y voir la manifestation d'un sacré qui aurait quitté le monde religieux pour une laïcité sublimée, les musées formant les cathédrales de notre temps (3)? Comment expliquer cet acte de pure magie? On comprend pourquoi l'auteur a eu besoin de noircir autant de papier... Notons au passage que, s'il parle souvent de «structures dominatrices», Lahire ne mentionne jamais les universités, lieux pourtant normatifs par excellence, même si leur rôle peut sembler en déclin.

Une exposition bientôt au Louvre

Passionnant dans sa dernière partie, qui donne la parole à tout le monde, le livre possède ainsi, dans ses 324 premières pages, un fâcheux goût de biscuit sec. A chaque lecteur de faire son choix. La théorie ou la pratique? Le concret ou l'abstrait? Quant au public, il retrouvera en avril le peintre au Louvre pour «Poussin et Dieu». Dernier survivant du quatuor Blunt-Mahon-Thuillier-Rosenberg, le dernier nommé prépare par ailleurs depuis des années un nouveau «catalogue raisonné» de l’œuvre du maître, avec son équipe. L'ouvrage fera foi et loi. Jusqu'à d'éventuels retournements. Chaque génération défait le travail de la précédente, à condition d'avoir le poids nécessaire. Le Poussin d'Alain Mérot, en 1990, s'était ainsi contenté de juxtaposer les opinions de chacun. Pour Blunt oui. Pour Thuillier non... A chacun son Poussin! 

(1) L'histoire proprement dite commence ainsi. Elle est en réalité racontée par Lahire dès la page 325.

(2) «Olympos et Marsyas», devenu fantomatique à force d'usure et de restaurations, erre depuis sur le marché de l'art. Il a même figuré à Genève chez les Krugier.

(3) Certains musées restant aussi vides que certaines cathédrales.

Pratique

«Ceci n'est pas qu'un tableau, Essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré» de Bernard Lahire, aux Editions La Découverte, 600 pages. L'exposition "Poussin et Dieu" du Louvre durera du 2 avril au 29 juin. Photo (RMN): Un fragment de "La fuite en Egypte". Comme je vous ai récemment proposé le tableau en entier, il me fallait montrer autre chose!

Ce texte est accompagné d'un autre, immédiatement en dessous, sur une dispute Caravage.

Prochaine chronique le jeudi 5 février. La Philharmonie de Jean Nouvel a ouvert à Paris. Retour sur un chantier très inachevé.

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