Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Pour l'historien Hermann Broch, Wagner est le summum du kistch

Crédits: DR

C'est une maison d'édition différente, qui ne laisse pas indifférent. Allia crée de tout petits livres, très minces, que les libraires adorent. Soit ils les mettent sur présentoir, soit ils les glissent vicieusement à côté de la caisse. Comme les produits d'Allia restent très bon marché, les clients les prennent souvent en plus, comme ils empocheraient une friandise (si possible chocolatée) avant de régler leurs courses au supermarché. 

Allia édite des nouveautés, parfois excellentes. La spécialité de la maison demeure cependant le «reprint» de classiques rares, voire introuvables. C'est le cas avec «Quelques remarques à propos du kitsch» d'Hermann Broch. Il ne s'agissait pas un départ d'un livre, mais d'une assez longue conférence. Cet dernière a été prononcée à Yale, où l'homme enseignait alors. C'était en 1950-1951. Autant dire que de l'eau a passé sous les ponts depuis. Notez que l'Autrichien prenait là pour l'une des dernières fois la parole. Il est mort peu après, en 1951.

Un texte iconoclaste

«Quelques remarques à propos du kitsch» est un texte joyeux et iconoclaste. On se dit que les auditeurs n'ont pas perdu leur soirée. Tout commence par une prudente relativisation. «Philosopher sur quoi que ce soit, c'est jongler avec des nuages et la philosophie de l'art ne fait certainement pas exception à la règle.» Il s'agit ensuite de poser le cadre du débat. Il reste difficile de parler de kitsch avant le XIXe siècle. Il faut attendre l'historicisme pour que la chose se manifeste vraiment. Pourquoi cela? Parce que dès 1840 environ, l'art devient sentimental. Il se doit d'émouvoir ou de rappeler des souvenirs. Le romantisme en forme la première grande manifestation.

L'orateur continue ainsi. Le lecteur sent qu'il sort de cette Vienne moderne de l'immédiat avant 1914. Un temps pour lequel Broch a inventé le terme, si souvent repris depuis, de «joyeuse apocalypse». Quand on a vécu entre Adolf Loos, pour qui l'ornement constituait un crime, et Egon Schiele, on ne peut avoir que mépris pour un tintamarre destiné à émouvoir. Pour ce qui est du kitsch, «je considère Wagner comme le plus haut sommet jamais atteint, même si Tchaïkovski n'est est pas loin.» Broch ajoute prudemment, face à ses auditeurs, qu'il y a tout de même là du génie, mais on sent sa méfiance. N'oublions pas que Broch était Juif, ce que les nazis ont fait de Wagner et qu'en 1950, on était cinq à peine après Auschwitz.

Quid depuis 1950? 

La fin du texte se veut optimiste. Broch, qui n'a pas abordé le cinéma (tout Hollywood est construit sur le kitsch, avec des résultats souvent admirables, pensez à Douglas Sirk), considère que l'architecture rationaliste, la musique contemporaine ou la peinture abstraite échappent au genre. Il doit depuis régulièrement se retourner dans sa tombe. Que n'aura-t-on pas vu construire! Et qu'y a-t-il de (volontairement) plus kitsch que le Koons actuel avec ses cœurs, ou toutes ces citations «artistiques», vues dans les mauvaises galeries, de Mickey et de Marilyn?

Pratique

«Quelques remarques à propos du kitsch», d’Hermann Broch, aux Editions Allia, 40 pages.

Photo (DR) Kirsten Flagstad en Brünnhilde dans Wagner. Une image des années 1930.

Texte intercalaire.

 

 

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