Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Pour Corinne Desarzens, "L'Italie c'est toujours bien"

Crédits: DR

C'est un voyage. Une promenade. Une balade accomplie les yeux largement ouverts. «L'Italie, c'est toujours bien». Pas un village qui n'abrite quelque chose à admirer hors des sentiers battus. Aucun risque de s'y voir confronté aux hordes de touristes, même si San Gimignano ressemble l'été à une ruche bourdonnante dont les abeilles humaines porteraient des shorts. Au-dellà des Alpes, les masses se concentrent sur quelques points bien précis. A Venise, à Rome, à Florence même subsistent des lieux préservés. Je me souviens ainsi d'une incursion au Museo Horne de cette dernière ville, alors qu'il n'était presque plus possible de marcher dans la rue sans écraser un orteil en tong. «Vous venez vraiment pour visiter?», m'a dit une caissière étonnée. «Alors, je vais vous appeler un gardien.»

Ce n'est pas dans ces cités habituées aux foules que chemine le petit groupe piloté par Corinne Desarzens dans son dernier livre. Un ouvrage tenant à la fois du roman et du cours d'histoire de l'art. «L'Italie c'est toujours bien». Ces mots formant le titre vont revenir comme une litanie au cours des pages. C'est vrai d'ailleurs que le pays n'en finit pas de se découvrir sans que l'art s'y dissocie comme ailleurs de la vie. Partis dans les Marches à la recherche de Carlo Crivelli, puis de Lorenzo Lotto, grands artistes expulsés par Venise où ils ne trouvaient pas leur place, les personnages vont finir par se découvrir eux-mêmes. Tout finit par une page en forme de promesse. Ramon ne va pas laisser filer Patricia, qui n'a pas de portable comme Corinne Desarzens (et comme moi, d'ailleurs). Il la retiendra près d'une des dernières cabines de téléphones, qui sont en Italie coiffées d'une sorte de petit dôme transparent. L'homme l'a reconnue au travers à son châle rouge. L'Italie c'est toujours bien. Tout peut y finir en pointillé. Comme au cinéma.

Crivelli et Lotto 

Guidé par Ivonne, le petit groupe cultivé mange des yeux les tableaux dans cette périphérie que forme par définition des Marches. C'est d'abord Crivelli qui les frappe, même si cet artiste adoré par les Anglo-saxons des années 1880 souffre aujourd'hui d'un injuste discrédit. Peintre mineur. Décoratif. Précieux, et donc un peu ridicule. Elle est pourtant magnifique, la salle que lui voue la National Gallery de Londres, avec en vedette une extraordinaire «Annonciation» où un ange subalterne tient la ville d'Ascoli Piceno en maquette sur un plateau. Et puis il y a ces légumes, dont ce maître de la fin du XVe siècle parsème le bord de ses tableaux. Mais c'est une autre «Annonciation», tout aussi étrange, qui va durablement retenir les attentions. Elle est due à Lorenzo Lotto et date d'environ 1530. Lotto va du coup devenir l'objet du discours, puis l'un des personnages du récit. Celui-ci va désormais faire cohabiter les XVIe et XXIe siècles. Quoi de plus moderne, qu'un peintre cherchant sa place dans un monde faisant de lui un nomade? Le Vénitien finira par devenir oblat, c'est à dire presque moine, afin de ne pas mourir de faim. 

Qu'est-ce qui fascine le plus Ivonne, Ramon, François ou Patricia dans cette toile admiré à Recanati? Les dérogations aux règles picturales. La Vierge est pour une fois à gauche, et non à droite. Elle ne regarde ni l'Ange athlétique, le genou en terre, ni Dieu le Père, qui fait de la figuration en haut à droite. Et puis il y a le chat tigré, au poil hérissé, occupant le centre de la toile. Une incarnation du Mal? En tout cas un animal sauvage, et apeuré en plus. Il faut dire à sa décharge qu'une Annonciation, il n'en voit pas tous les jours. On comprend que le tableau ait été mal accueilli à l'époque. Lotto constitue d'ailleurs une réévaluation du XXe siècle. Il a reçu plusieurs expositions ces dernières décennies. Je me souviens d'avoir vu Lotto à Ancône, à Bergame et même à Paris, où il se retrouvait un peu comme une tomate hors sol. L'homme n'y était plus dans son terroir ni dans son terreau.

Pas un mot de trop 

Corinne Desarzens, qui avait donné trois ouvrages en paquet ficelé l'an dernier (j'avais bien aimé «Le soutien-gorge noir»), a véritablement peaufiné celui-ci. Elle m'en parle du reste depuis plusieurs années lors de nos rencontres. Tout coule au final avec aisance. Le récit passe insensiblement d'une époque à l'autre, d'une idée à la suivante. Pas de temps morts. Pas de phrases inutiles. Tout se voit bouclé en une centaine de pages avec des phrases magnifiques faisant à chaque fois images. Les mots crépitent. Corinne nous décrit ainsi un désamour. «L'île dérive. L'épouse s'éloigne. Ils vont se séparer. Le monde est une soustraction.» Peut-être subit-elle l'influence de la fameuse Annonciation. Il faut faire bref. Frapper. «Contrairement au livre qui se détricote ligne après ligne, le tableau s'impose d'un coup. Instantanément. En bloc. Un coup de massue.» 

Evidemment, un tel roman s'adresse à un public choisi. Celui qui regarde. Celui qui écoute. Celui qui retient. Les esprit chagrins prétendent qu'un tel auditoire tend aujourd'hui à disparaître. Peut-être. Mais quand on écrit des livres, ne vaut-il pas mieux finalement les destiner à ceux qui lisent? Et aussi, comme ici, aux gens regardant attentivement une peinture ayant des choses à nous dire? Nous sommes avec Corinne dans monde prenant son temps, ce qui reste à mon avis la meilleure manière de le perdre. Que voulez-vous? L'Italie c'est toujours bien.

Pratique

«L'Italie c'est toujours bien», de Corinne Desarzens au Editions de la La Baconnière, 126 pages.

Photo (DR): le fameux chat au poil hérisé de L'Annonciation" de Lorenzo Lotto, qui se touve à Recanati.

Prochaine chronique le jeudi 31 mai. La nouvelle programmation du Mamco.

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