Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Platine" de Régine Detambel raconte la vie de la star Jean Harlow

Crédits: MGM/DR

Elle doit son surnom à un film, à moins que ce ne soit ce dernier qui ait repris le sobriquet. En 1931 sortait «Platinum Blonde», qui n'est de loin pas le chef-d’œuvre de Frank Capra. Jean Harlow devait peu après se retrouver sous contrat par la MGM, qui allait en faire une vraie star. La carrière de cette fille au physique incendiaire (selon les canons de l'époque) allait pourtant se révéler brève. Jean est morte en 1937, alors qu'elle tournait «Saratoga» avec Clark Gable. L'actrice était depuis longtemps malade, mais sa mère surprotectrice avait interdit tout soin. C'était une adepte de la Science chrétienne. La MGM, que dirigeait Louis B. Mayer, fit tout pour minimiser le scandale. 

Jean Harlow revient aujourd'hui, mais en librairie. Régine Detambel, qui a fait carrière chez Julliard et Gallimard avant de passer à Actes Sud, lui consacre un roman. On sait ce que ce terme veut dire aujourd'hui. Pour des raisons de prudence, et parce qu'il faut parfois inventer un peu, de nombreuses biographies utilisent cette appellation permissive. Même «Jayne Mansfield 1967» de Simon Liberati qualifiait ainsi ce qui constitue en réalité une analyse détaillée et scrupuleuse des derniers jours de l'actrice. Une autre blonde platinée, soit dit en passant. Ici, le roman permet il est vrai à Régine Detambel de souligner certains aspects et d'en éluder d'autres. Jean n'a pas croisé que des gens respectables durant sa courte vie. On a parlé de ses liaisons avec au moins deux gangsters célèbres. Ils rencontraient pour de vrai la vedette de «Public Enemy».

Une fille de dentiste 

Le récit tient un peu de la martyrologie. Jean est une victime, comme plus tard Marilyn Monroe, à qui elle a du reste servi de modèle. «Le point de vue des éditeurs» enfonce le clou là où ça fait mal dans le quatrième de couverture. «L'auteur grave au scalpel l'impitoyable et flamboyant blason de l'oppression des femmes.» Née en 1911, Jean n'était pourtant pas mal partie. C'était la fille d'un honorable dentiste de Kansas City. Rien à voir avec les débuts pathétiques de Clara Bow, de Rita Hayworth ou de Marilyn. Il se fait juste que la fillette vivait une relation fusionnelle avec une mère ambitieuse, et que celle-ci avait un amant-gigolo la battant un peu et la trompant beaucoup (à moins que ce ne soit le contraire). Il fallait à maman des consolations. Ce fut le succès populaire pour sa fille et la religion. L'ennui, c'est qu'elle avait choisi la mauvaise, celle qui interdit des soins. Pour les scientologues, la souffrance n'existe pas puisque le corps lui-même ne possède pas de réalité physique. 

Il n'est pas facile de percer à Hollywood où des milliers de filles venues de partout attendent le succès. Jean y arrivera avec l'essor du parlant. Magnat cinématographique et promoteur aéronautique d'assez mauvaise réputation, Howard Hugues demande à l'inconnue de remplacer Greta Nissen durant les prises de vue de «Hell's Angels» en 1930. La Norvégienne n'arrive pas à prononcer correctement un seul mot d'anglais. C'est un triomphe. Hughes revend au prix fort sa découverte aux producteurs, en gardant bien sûr le gros de l'argent pour lui. Puis arrive donc la MGM, qui fait triompher le «sex-symbol»dans «Red Dust». Un film très chaud pour l'époque. La trajectoire de Jean sera ralentie par le nouveau code de censure, devenu effectif en 1934. Tout doit désormais devenir convenable. «Born to Be Kissed» deviendra plus sobrement «The Girl from Missouri» (1). L'Etat d'origine de Jean.

Vie privée désastreuse 

La vie privée de cette dernière est catastrophique. Outre une mère abusive (2) et un beau-père (le gigolo a fini par se faire épouser) quelque peu maquereau, Jean ne sait pas choisir ses maris. Le premier avait été épousé à 15 ans pour fuir la maison. Le second, impuissant, battra presque Jean à mort lors de leur nuit de noces. Elle s'était semble-t-il moquée de lui. Ce sont les blessures internes qui finiront par s'infecter en 1936-1937. Le troisième sera presque aux abonnés absents. William Powell, le gentleman de la MGM, aurait pu redresser positivement la balance. Mais Jean est morte avant leur union. La vie publique de la blonde reste par ailleurs assez pauvre. Elle n'appartient pas au gratin de Hollywood. Trop vulgaire, avec ses seins que ne bride aucun soutien-gorge. Il faudrait une fois écrite l'histoire de «La Mecque du cinéma» sous un angle social. 

Tout cela se voit alertement raconté par l'auteur(e). Régine Detambel possède une bonne plume et elle sait s'en servir. N'empêche que la démonstration ne convainc pas tout à fait. Le lecteur se demande si Jean, par passivité et peut-être par manque d'intelligence, n'est pas aussi victime d'elle-même. Cela devient facile, surtout depuis l'affaire Weinstein (3), de décrire Hollywood comme le lieu de tous les abus, en particulier de pouvoir comme si c'était une révélation. Mais les stars féminines, à une époque où il en existait bien plus qu'aujourd'hui, n'ont pas toutes été écrasées. Certaines se sont révoltées, comme Bette Davis ou Olivia de Havilland. Nombreuses sont celles qui ont dicté leur loi. Katharine Hepburn, Greta Garbo ou Mae West tenaient souvent le couteau par le manche. Et puis les hommes n'étaient pas mieux traités par l'industrie cinématographique! Humphrey Bogart, qui n'était pourtant pas un monsieur facile, a éprouvé de la peine à se débarrasser du contrat à vie que la Warner entendait lui faire signer. Assez de victimologie, et cela même si elle est dans l'air du temps! Il faut bien se dire que des milliers de filles, au début des années 1930, auraient aimé être malheureuses à la place de Jean Harlow.

(1) Il existe l'affiche avec le titre original. On peut la voir sur le Net.
(2) Un signe ne trompe pas. Harlean Carpenter a fait carrière sous le nom de jeune fille de sa mère: Jean Harlow.
(3) «Hollywood Babylone», dont je vous ai parlé de la réédition, avait déjà paru sous la plume de Kenneth Anger dès 1959! On aurait donc dû tout présumer plus tôt. Ce qui y est dit des années 20, 30 et 40 est édifiant. Sexe, drogue, alcool...

Pratique

«Platime» de Régime Detambel, aux Editions Actes Sud, 187 pages.

N.B. Sur Youtube existent quantité d'extraits de films, généralement assez courts. La MGM défend bien ses droits. Je n'en ai trouvé qu'un seul titre complet, dans une excellente copie. Il s'agit de "Hell's Angels", qui marqua en 1930 les grand débuts de la star. Il y a même une équence en Technicolor bichrome de treize minutes.

Photo (MGM/LDD): Jean Harlow. L'une des innombrables portraits de studio.

Prochaine chronique le lundi 30 juillet. Le musée de Philadelphie montre ses impressionnistes à Milan.

P.S. Ce texte m'a valu une lettre datée du 30 août émanant de Michel Bobillier, du Comité de publication de la Science chrétienne pour la Suisse romande. La voici.

"Dans le numéro du 29 juillet dermier de votre magazine, M Etienne Dumont fait la critique de "Platine", livre de Régine Detambel qui évoque la vie de la star de cinéma Jean Harlow. Dans cet intéressant article, M. Dumont reprend toutefois des éléments infirmés depuis longtemps concernant la mort de l'actrice, et cela mérite une rectification. D'abord, il est important de relever que ni Jean, ni sa mère n'étaient membres de la Science Chrétienne. De toute façon, il aurait été contraire à l'éthique et à la règle d'or, qui sont au coeur de la pratique de guérison des scientistes chrétiens, d'empêcher quiconque de recevoir les soins qu'il estime nécessaires, y compris les soins médicaux.

Les scientistes chrétiens de Suisse, comme de tout autre pays, respectent les droits des membres de leur communauté ainsi que de leurs concitoyens. A ce titre, ils reconnaissent que chacun est libre de prendre ses propres décisions, d'autant plus quand il s'agit de questions importantes. Cela signifie également qu'ils respectent les mobiles humanitaires des professionnels de la santé. Lorsque des scientistes chrétiens recourent à la prière pour guérir, comme ils le font en général, ce n'est pas que, d'une certaine manière ils veulent ignorer la souffrance, mais parce qu'ils ont été maintes fois soulagés de leurs maux grâce au pouvoir de l'amour de Dieu.

En ce qui concerne Jean Harlow, son fiancé l'acteur William Powell a lui-même démenti ce mythe largement répandu selon lequel sa mère l'avait empêchée de recevoir le traitement médical lors de la maladie qui l'a emportée (voir le "New York Journal American" du 11 janvier 1965). Il explique qu'il a appelé un médecin dès qu'il s'est rendu compte de la gravité de l'état de Jean. La mère de Jean, qui rentrait de voyage et lui-même ont accompagné l'actrice dans l'ambulance qui l'a emmenée à l'hôpital. Les amis des Powell ont confirmé la véracité de ses dires et démenti également le mythe.

Issu du courant protestant, l'Eglise du Christ Scientiste, ou Eglise de la Science Chrétienne, a été fondée au XIXe siècle aux Etats-Unis. La référence à la science dans le nom de notre église explique pourquoi on la confond souvent avec d'autres mouvements (notamment la scientologie), mais les valeurs et l'enseignement auxquels nous adhérons et que nous nous efforçons de vivre sont probablment ancrés dans le christianisme qui honore l'image de Dieu en chaque individu, indépendamment des sa foi et de ses origines."

Cela dit je rappelle que Régine Detambel se targue d'avoir écrit un roman, avec ce que cela suppose de fiction.

 

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