Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Patrick Roegiers fait son miel des auteurs français

J'en étais resté à "Le bonheur des Belges", paru en 2012 chez Grasset. Cette réponse enjouée, francophone et tardive à "Le chagrin des Belges" de Hugo Claus se présentait certes comme un roman. Il n'en s'agissait pas moins d'Histoire. Enfant éternel, son protagoniste sautait d'un siècle à l'autre. Entre la révolution nationale de 1830 et l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958, il n'y avait qu'un pas. Un pas vite franchi aux côtés d'Eddy Merckx et de Jacques Brel, sur les routes du plat pays. 

"La traversée des plaisirs", que signe aujourd'hui cet émigré de longue date en France (il faut bien un pendant aux exilés fiscaux!) ne s'offre pas les prétextes de la fiction. Il s'agit d'un texte général et de petits portraits. Tout est parti de la récente vente de son énorme bibliothèque spécialisée par cet homme de 67 ans, qui a beaucoup écrit sur la photographie. Que demeure-il en tête quand les livres ont quitté leurs étagères, où "ne subsiste qu'une raie de poussière, résidu d'interstices"?

Une promenade dans les lettres du XXe siècle

Eh bien, il reste deux choses. La mémoire, bien sûr. Et puis les autres livres, invendables, qui racontent les lettres françaises du XXe siècle. Il s'en trouve plein la maison. "Il est temps de m'en occuper, dis-je en franchissant la porte du salon." D'où l'actuel ouvrage, dont toute image se veut absente. Notez que le mot "image" se niche quelque part dans celui d'"imaginaire". 

Ancien directeur de théâtre, père d'Antoine Roegiers, un peintre et vidéaste plusieurs fois vu à Genève, chez Guy Bärtschi, l'auteur a dévoré beaucoup d'auteurs respectés, faute de toujours se voir lus. Ils font l'objet d'une galerie fort peu académique. Parler des autres constitue pour Roegiers une manière indirecte de se mettre lui-même en scène. Le ton n'a donc rien de celui du lettreux faisant chier le monde avec sa thèse, afin de se venger une fois pour toutes de la sueur qu'il y a mise. Le seul titre, "La traversée des plaisirs", suggère l'idée d'une promenade. L'auteur herborise. Butine. Fait son miel.

La phrase pour Céline 

Le Belge accumule ainsi des notes, tant scripturales que biographiques. Il brasse ses informations, les malaxe et les sert à sa sauce. Voici ce que cela donne pour Céline. Je vous donne l'essentiel d'une phrase kilométrique, en sautant les parenthèses. "Cours de piano, vénère la mer et les bateaux, abhorre le mariage mais se marie trois fois, une fille Colette née le 15 juin 1920, pas de bigophone, carbure à l'eau, lit les gazettes, aime la chanson, le music-hall, les bordels et les partouzes, un poil voyeur, pétrolette avec side-car, escales salutaires en Bretagne, Le Havre et Saint-Malo, parle un anglais impeccable, mais ne cause pas d'art, exècre les surréalistes, hait les mondanités, chérit les animaux, horreur des pédocs, mépris de l'amitié, intérêt pour la psychanalyse, méfiance du jazz, jamais pris l'aéroplane avant le retour du Danemark, déteste les casinos, ne croit à rien....." J'arrête là. Mais ne n'est pas fini. Roegiers déverse les mots à la louche, comme on nappe les plats de sauce du côté de Bruxelles. 

Cette surabondance d'idées, ces collisions de mots, ces immiscions perpétuelles de l'auteur dans le sujet tirent bien sûr l'ouvrage du côté de la fiction. Roegiers a beau accumuler les listes apparemment sérieuses, avec une préférence suspecte pour celles ayant trait à la mort et à ses circonstances, le lecteur finit par le soupçonner d'inventer. Roegiers arrange. Il force le trait. Il synthétise. Il fait tableau. Ce n'est pas du surréalisme, mais une sorte de surréalité qu'il propose à son lecteur. Il s'agit de lui montrer. De lui faire voir. C'est le plus grand plaisir de cette traversée.

Un tourbillon 

Le résultat essouffle. Il estomaque. Il ravit surtout. Comment ne pas se retrouver pris dans ce tourbillon, où Georges Perec voisine avec Henri Michaux (un autre Belge), Alain Robbe-Grillet, "qui me fait rire", Roland Dubillard, Michel Leiris ou Samuel Beckett, décrit comme un bon vivant? Roegiers donne à son lecteur l'impression qu'il devient intelligent. Il lui ouvre l'esprit. Il écrit en plus divinement. Quel changement avec les traités de littérature se commettant du côté de Saint-Germain-des-Prés! Au panier Philippe Sollers! A la poubelle Bernard Henri-Lévy! Aux chiottes, Julia Kristeva! Ce sera comme pour certains apéritifs. Un Roegiers, ou alors rien.

Pratique 

"La traversée des plaisirs", de Patrick Roegiers, aux Editions Grasset, 251 pages. Photo (Jérôme Bonnet): Patrick Roegiers. Le Belge se met beaucoup en scène, sous couvert de parler des autres. Photo (Jérôme Bonnet): Patrick Roegiers, qui se fait plaisir en traversant la littérature.

Prochaine chronique le dimanche 13 juillet. Un détour par la Fondation Prada de Venise. Elle associe art et son, du piano mécanique aux plasticiens contemporains.

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