Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Patrick Gilliéron Lopreno photographie les monastères romands

Le livre reste mince, ce qui nous change des pavés. Il est sobre, ce qui fait du bien. Il prouve enfin un bel œcuménisme, à l'époque où les religions s’entre-déchirent à nouveau. «Monastères» de Patrick Gilliéron Lopreno paraît chez Labor et Fides, maison protestante s'il en est. Peu de textes. Philippe Borgeaud a rédigé la préface, tandis qu'un moine, resté anonyme, donne une postface. Le tout produit non seulement une impression de solidité, mais de durabilité. C'est pour cette raison que je vous parle en compagnie de son auteur d'un ouvrage sorti à la fin de 2014. Qu'est-ce qu'une poignée de mois par rapport à des ordres ayant des siècles d'existence derrière eux? 

Comment êtes-vous parvenu, Patrick Gilléron Lopreno, a publier un tel ouvrage?
Je vais commencer par le négatif. Le sujet tourne autour de l'humain, alors que la photographie actuelle tend à se détourner de l'homme. C'est un livre en noir et blanc, au moment où la couleur règne partout. Je reste au format vertical et horizontal en pleine mode du carré. J'utilise enfin de l'argentique au lieu du numérique. Tout cela donne au départ une appréhension commerciale, puisque l'édition se doit de rester rentable. 

Pourquoi Labor et Fides a-t-il pris le risque?
Je suis allé voir son éditeur Gabriel de Montmollin avec un projet. Je ne voulais pas me retrouver bec de gaz à la fin. Le sujet a été accepté. J'ai demandé un an de liberté, sans le voir entre-temps, pour prendre des contacts que je savais difficiles. Je pouvais ainsi partir avec une certitude. J'avais du temps. Le plus pénible a été de convaincre le premier monastère. Il fallait l'apprivoiser. Il y a eu six mois de discussions. Les moines actuels ont peur du sort que peuvent subir des images les représentant. Ils ne veulent pas qu'elles soient détournées. 

Ce n'est pourtant pas le premier livre sur le sujet. Je me souviens, en Suisse romande, du travail de Xavier Voirol en 1991. Il avait été présenté à Fribourg, en marge du 700e anniversaire de la Confédération. 
Effectivement. Je connais bien Xavier. C'est le cousin d'un chartreux, ce qui a rendu le contact plus aisé. Mais il n'y a pas aujourd'hui que la crainte d'un mauvais usage de l'image. Il y a celle du texte. Les religieux ne veulent pas d'un texte trop journalistique, plein de statistiques notamment sur le nombre actuel des vocations. Ils entendent privilégier l'engagement.La foi. Le côté philosophique aussi. C'était conciliable avec ma vision. Ce qui me passionnait, c'était le lieu clos. Je voyais le sujet comme faisant partie d'un triptyque. J'ai fait les prisons. J'aimerais un jour m'attaquer à l'autisme. 

Avez-vous des références photographiques pour ce genre de thèmes?
Deux principalement. Il y a le Raymond Depardon de «San Clemente», l'asile psychiatrique vénitien aujourd'hui fermé. Et puis Marcel Imsand. Pas celui des fleurs et du paysage romand, mais celui de «Paul et Clémence» ou des jumeaux âgés, observés chez eux. On sent que l'un et l'autre ont voulu refléter des émotions. Or ce sont les émotions qui m'intéressent en photographie. Pas l'exploitation d'un concept. 

Revenons à votre parcours. Qui a accepté le premier, des quatre couvents, l'idée du livre?
Hauterive, dans le canton de Fribourg. Il y ensuite eu l'effet dominos. Les congrégations sont en contact les unes avec les autres. Pour Saint-Maurice, il y avait un petit problème. Le monastère, le plus ancien en activité d'Occident, préparait son 1500e anniversaire, fêté en 2015. Le supérieur m'a proposé comme test une fête religieuse. J'ai été lui montrer les images que j'avais faites alors. Il m'a dit ne pas avoir remarqué ma présence ce jour-là. Pour lui, c'était le critère décisif. Montorge a ensuite accepté en un seul coup de téléphone. Il faut dire que la supérieure avait fait un stage de photographie. Je voulais enfin un autre genre de congrégation. Notre-Dame de Fatima m'offrait l'étrange vision d'un univers clos où tout le monde est d'origine vietnamienne. Il n'y avait là aucun décor. Les moines sont logés dans une ancienne école. 

Combien avez-vous pris de photos?
Des centaines et des centaines. Des images offrant une particularité devenue insolite. Vu l'utilisation de l'argentique, les nonnes et les moines ne pouvaient pas voir le résultat tout de suite. Pour le livre, il a fallu beaucoup trier. Il en reste 78. La graphiste Silvia Francia a ensuite accompli son travail, en choisissant le bon papier et la typographie voulue. Elle a fait très simple. Très artisanal. Labor et Fides y a mis le prix. Le livre était tiré à Genève, ce qui devient rare mais facilite le contrôle. 

De quelle manière voyez vous finalement «Monastères»?
Le livre n'a rien de militant. Il n'y a ni pour, ni contre. «Monastères» n'a pas à se justifier intellectuellement. C'est comme une troisième voie. Face au spectateur, l'ouvrage existe tout seul.

Pratique 

«Monastères» de Patrick Gilliéron Lopreno aux Editions Labor et Fides, 114 pages. Photo (Patrick Gilliéron Lopreno): Moines se préparant à Hauterive.

Ce texte est immédiatement suivi par un autre livre récent de photos d'un Genevois. Il s'agit de "Le jour tombe" de Nicolas Crispini.

Prochaine chronique le lundi 1er juin. Berne montre Max Gubler, considéré dans les années 40 et 50 comme l'un des plus grands peintres suisses vivants. Qu'en reste-t-il?

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