Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Paris-Photo-Métro". Le 8e art roule depuis 1900 pour la RATP

Crédits: Seeberger-Ministère de la culture, Paris

C'est curieux, la vie. C'est curieux, les livres. Paris reste indissociable du métro, alors que ce moyen de transport souterrain est né à Londres en 1863. Il faut dire que les Anglais y pensaient depuis les années 1820... En France, il aura fallu l'annonce de l'Exposition universelle de 1900 pour que les choses se mettent en branle. Les grands travaux sont l’œuvre d'un homme au nom étonnant, Fulgence Bienvenüe (1852-1936). Le malheureux n'a pourtant droit qu'à la moitié du nom d'une station, grande il est vrai. Il s'agit bien sûr de Montparnasse-Bienvenüe. 

D'innombrables photographes ont documenté le Métropolitain depuis son ouverture au public le 19 juillet 1900, et même avant. Les lignes (la première lancée va aujourd'hui de Vincennes à La Défense) avaient nécessité des travaux titanesques, avec de spectaculaires éventrements. La curiosité des reporters et des artistes n'a pas faibli depuis, alors que l'Underground londonien n'a quasi inspiré personne. Les éditions Actes Sud peuvent donc proposer, en collaboration avec la RATP, un superbe album allant des origines à nos jours. Julien Faure-Conorton s'est chargé des textes, tandis qu'Anne-Marie Garat signe la préface, en soulignant les points forts. Les entrées Art Nouveau de Guimard, pourtant vite abandonnées, et souvent envoyées à la casse dans les années 1950. Les arches métalliques. Les visages et les corps «métamorphosés par le monde souterrain.» «C'est un formidable réservoir visuel mêlé d'émotion, d'étonnement, de fascination.»

L'air du temps 

Et pourtant! Comme l'explique l'historien Faure-Conorton, on n'a pas photographié le métro de la même manière selon les époques. Les images ont reflété l'air du temps, même si cet air était en réalité propulsé par des bouches d'aération. Le premier thème récurrent a été celui d'une naissance. Il y a là des «séquences de nature cinématographique». Logique dans le fond, puisque le futur 7e art est officiellement né en 1895. Cinq ans avant la première rame. Ici comme sur l'écran, il n'y avait encore aucune prétention esthétique, «ce qui ne veut pas dire que les qualités esthétiques n'étaient pas présentes.» 

Et puis, tout a changé avec les années 1920. Entré dans les mœurs, le métro a participé de «l'extraordinaire attraction de Paris, véritable capitale des arts, cosmopolite et multiculturelle.» Brassaï, Kertész, Kollar, Lotar, Germaine Krull, Robert Capa, Margaret Watkins ont su regarder autrement ce qui constituait bien davantage qu'un moyen de transport. Un train qui véhiculerait aussi des rêves. Le métro a même su devenir surréaliste en revenant à Guimard. Brassaï fit ainsi entrer le métro jusque dans la très intellectuelle revue «Minotaure» en 1935. Pendant ce temps, des agences comme Keystone ou Meurisse continuaient à enregistrer les nouveaux travaux, faisant de l'art comme Monsieur Jourdain donnait de la propre chez Molière. Tout naturellement.

Humanisme et haute couture 

Lieu d'abri pendant la guerre, quand roulait «Le dernier métro» ayant plus tard donné son nom à l'un des meilleurs films de François Truffaut, ce lieu de convivialité (mais oui!) parisien a connu son apothéose dans les années 1950. Il se trouve au cœur de la photo dite «humaniste». Inge Morath surprend une brave matrone en tablier. Willy Ronis s'intéresse à la dame pipi de ce qui est aussi un lieu d'aisance. Mais il n'y a pas que cela. Le métro sert à prouver alors que la mode, que dis-je la haute couture, est descendue dans la rue. Frank Horvat ou William Klein font rimer Dior et dehors, pour ce qui deviendra le Paris d'exportation, tel que l'imagine les Américains. 

Mais le temps passe et les pages tournent. Les années 1970 se rapprochent de la réalité, fatalement moins fardée. Bientôt le mot métro se verra associé au boulot et au dodo. Il se prolétarise dans des clichés saisis (et non plus posés) par Fernando Scianna, Peter Turnley ou Gilles Caron. Tout reste en noir et blanc. La couleur ne grignote que lentement du terrain. Aujourd'hui encore, alors que le flou donne l'image d'un transit tout en respectant le droit à l'image (dévastateur), le gris n'a pas dit son dernier mot. Stéphane Burlot, Johann Soussi ou François Le Diascorn en demeurent à ce qui devient avec eux un état d'âme. S'il n'y avait pas la publicité, qui se fait par ailleurs de plus en plus rare sur les quais et dans les couloirs, la RATP resterait perçue comme achrome. Avez-vous d'ailleurs remarqué que les vêtements se font toujours plus neutres sur le plan de la couleur?

Départ avec Fulgence Bienvenüe 

Voilà. C'est fini. «End of the line». Cela pourrait donner une belle exposition à Arles ou à la Maison européenne de la photographie. En attendant ce jour, c'est tout de même un beau livre. Bien fait. Bien imprimé. Il commence en plus avec l'image voulue. Je n'avais jamais vu Fulgence Bienvenüe. Il a droit en ouverture à un superbe portrait, dû à Neurdein. Un petit monsieur avec une grosse moustache. Ce physique rabougri ne l'a pas empêché de devenir un grand homme.

Pratique

«Paris-Métro-Photo, De 1900 à nos jours», aux Editions Actes Sud/RATP, 408 pages.

Photo (Sebergeer/Ministère de la culture): Paris 1910. Les inondations ravagent la capitale. On roule à cheval sous le métro aérien.

Prochaine chronique le vendredi 23 décembre. Heurs et malheurs du Musée des Tissus à Lyon.

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