Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Olivier Fatio rend vie à Louis Tronchin, pasteur genevois du XVIIe

Sous sa couverture jaune soleil, le livre se révèle énorme. Interminable pour toute personne non motivée. Olivier Fatio a consacré plus de 1100 pages à Louis Tronchin (1629-1705), un théologien genevois marquant la transition entre un calvinisme rigidifié et la grande détente protestante du XVIIIe siècle. Un homme qui n'a d'ailleurs presque rien publié. Un inconnu, par conséquent, qu'il fallait débusquer derrière ses innombrables manuscrits. Tout restait à dire sur Louis Tronchin. 

Olivier Fatio, pourquoi sortir cet ouvrage, que vous avez porté pendant des années?
Je dirais même des décennies... Avant cette publication, il y a eu le bonheur de me trouver devant une quantité de documents inexplorés. C'était un ravissement. Un vertige aussi. Il y avait surtout la conscience d'explorer la pensée d'un homme qui aura marqué quelques grands élèves. De Louis Tronchin sortent le Français Pierre Bayle, le Neuchâtelois Jean-Frédéric Ostervald ou le Genevois Jean-Alphonse Turrettini. Trois hommes qui vont donner au protestantisme son élan libéral. Turrettini deviendra son fils œdipien. Il lui faudra tuer le père. 

Pourquoi Louis Tronchin ne publiait-il rien?
Il avait peur de se faire condamner pour sa pensée trop hétérodoxe. Mais attention! Le monsieur ne semblait pas posséder de corbeille à papier. Il n'a jamais rien jeté. C'est comme s'il attendait qu'un de ses descendants, dont je fais du reste partie, se penche sur ses écrits. Ils racontent l'histoire d'une passionnante évolution. Fils d'un pasteur rigoriste, Louis s'est mis à l'écoute du pire ennemi de son père, dont il a ainsi répudié les idées. Turrettini le rejettera à son tour. 

On a souvent l'impression que le XVIIe genevois constitue un siècle obscur, pris entre la Réforme et les Lumières...
Faux! L'Escalade de 1602 n'a pas figé le destin d'une ville pour cent ans. Le parcours de Louis Tronchin se déroule tandis que la République connaît une dynamique économique. Elle passe de la soie à la banque. La vivacité est également intellectuelle. Il s'agit d'adapter Descartes ou Spinoza au monde protestant. Tard dans le siècle, l'Anglais Locke, alors considéré comme un philosophe très important, a été traduit en français par un huguenot réfugié. Au milieu de tout ça, Tronchin reste dans une théologie classique, qu'il veut laisser un peu ouverte. Il demeure fidèle à Calvin, mais dans ce que celui-ci offre de dynamique. 

Comment situer Louis Tronchin sur le plan social?
C'est assez complexe. Les Tronchin, descendant d'un simple chaudronnier, n'ont pas fait l'énorme fortune des Turrettini, mais Louis est le beau-frère de l'amiral Le Fort. Ce n'est donc pas une question de classe, mais un François Turrettini, le père de Jean-Alphonse, impressionnait Louis Tronchin par son argent. Une richesse qui allait avec le goût de l'autorité et celui des certitudes rigides. Louis Tronchin se verra amené à beaucoup lutter contre son emprise sur l'Eglise, en refusant de signer le formulaire condamnant la «grâce universelle», si contraire à l'orthodoxie genevoise. 

Nous restons toujours dans le même milieu.
C'est que la Genève d'alors, avant le boom démographique amené par un second «refuge» protestant, après la Révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV en 1685, demeure toute petite. Elle contient quelque chose comme 16.000 habitants. Cela veut dire que tout le monde se connaît, au moins de vue. Il y a cependant une ouverture étonnante face à l'étranger. Elle tient pour Louis Tronchin au fait que son père prenait, ce qui se faisait beaucoup alors, des pensionnaires venus étudier à l'Académie. Il y avait là des Allemands, des Hollandais... Louis a aussi voyagé. Il a vu Londres, Leyde et Saumur, qui constitue alors un bastion réformé. C'est là du reste qu'il va rencontrer l'adversaire de son père... 

A quoi ressemble l'homme?
Mon type est intelligent. Très intelligent. Travailleur. Dévoué à ses étudiants. Dur pour ses fils. 

Comment vous y êtes-vous pris pour écrire cette biographie?
Un de mes grands travaux a été de reconstituer sa pensée. Je disposais d'une correspondance et de kilomètres de cours de théologie. Ce n'était pas son écriture. J'ai pensé qu'il s'agissait de relevés de cours. J'ai finalement reconnu la graphie d'un Gallatin. C'est en fait une retranscription de leçons, un peu corrigée par le maître. J'avais aussi le texte d'un cours à domicile, entendu par un étudiant. J'ai travaillé sur cette masse de pages par intermittences durant trois décennies, alors que je m'occupais de la Facuté de théologie. Elles ont été suivies de quatre ans d'activité intense. J'ai fini par nouer la gerbe. Théologienne, ma femme m'a servi de relectrice. Elle m'a incité à couper quelques centaines de pages. A affiner le style aussi. Je pense que c'est grâce à elle que ce bouquin est parfois correctement écrit. 

Comment êtes-vous arrivé chez l'éditeur Garnier?
Par Arnaud Tripet, un brillant critique littéraire lié aux universités américaines. Comme c'est un très cher ami, il m'a demandé où j'en étais. J'avais fini. Il m'a proposé les Classiques Garnier, où Claude Blum, qui est protestant, m'a accueilli. Cet éditeur a pris le manuscrit sans marguigner (1). Il ne m'a demandé aucune coupure supplémentaire après celle suggérées par mon épouse. 

Quel est le tirage?
Cinq cent exemplaires. Ne riez pas. C'est énorme. Chez Droz, à Genève, on imprime à 250 ou à 300. Le prix reste du coup correct. Je ne vais pas faire de publicité, mais le volume, plus de 1100 pages, est vendu 48 euros. 

(1) Mot rare. Tourmenter, inquiéter...

Pratique

«Louis Tronchin, une transition calvinienne», d'Olivier Fatio, aux Editions Classiques Garnier, 1143 pages. Olivier Fatio donne une conférence sur «Les Lucquois qui ont fait Genève» le mardi 17 novembre à 19h, Institut national genevois, 1, promenade du Pin. Photo (Georges Cabrera): Olivier Fatio chez lui, à Céligny. 

Ce texte est suivi d'un autre sur un livre paru sur le théâtre à Genève entre Calvin et Rousseau. 

Prochaine chronique le dimanche 15 novembre. Rome rend hommage au peintre James Tissot.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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