Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Nicole Esterolle traite l'art contemporain en France de bouffonnerie

Crédits: DR

Tout a commencé par surprise en 2009. Une trentaine de milliers de destinataires, consentants ou non, ont reçu sur leurs ordinateurs la première lettre d'une certaine Nicole Esterolle. Cette inconnue, dont le nom sentait à plein nez le pseudonyme, s'adressait aux habitants de la planète «arty»: galeristes, fonctionnaires, collectionneurs ou journalistes. Ces gens donnant dans le contemporain allaient se faire tirer les oreilles. Elle démonterait à leur intention les rouages du monde de l'art contemporain, qui fait de «malheureuses victimes et de bienheureux bénéficiaires». 

A raison d'un message mensuel, l'auteure a tapé tous azimuts. Il s'agissait pour elle de débusquer, masquée comme Zorro, d'innombrables magouilleurs. Je vous résume sa thèse en quelques mots. Un gang d’apparatchiks prétentieux, au langage stalinien, multiplie les ukases afin de maintenir l'art contemporain dans ce qu'il estime être le droit chemin. Les artistes ainsi promus se voient rattrapés par le grand capital, celui des François Pinault et des Bernard Arnault, le premier étant à la fois collectionneur, directeur de musée et propriétaire de Christie's. Ces connivences contre-nature chassent du marché le 95 pour-cent des artistes. Les vrais, selon Nicole Esterolle.

La folie des écoles 

Bien informée, notre amie multiplie les cas d'école. A tous les sens du terme, vu que ces dernières se retrouvent contaminées selon elle par le phénomène. Depuis les années 80, les enseignants se sont conceptuels, minimalistes ou simplement opportunistes. On en est ainsi parfois arrivé (mais il y a eu des révoltes d'élèves) à interdire dans les classes l'exercice de la peinture, du dessin ou de la sculpture. Ce discours n'est pas faux. Je vous ai raconté l'an dernier le cas de Guillaume Bresson, diplômé du bout des lèvres par l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris (dont le directeur a été viré l'an dernier) et devenu depuis une star de la peinture figurative. 

Nicole frappe là où ça fait mal. Elle consacre une bonne partie de ses chroniques aux dérapages du langage critique. On y parle pour ne rien dire ou, pire encore, afin de verrouiller la création actuelle. Le record français lui semble la Biennale de Lyon, qu'elle qualifie de «Fukushima culturel». Je dois reconnaître que les dossiers de presse de ses deux dernières éditions m'ont laissé pantois. J'avoue ne pas avoir compris de quoi les gens parlaient. Un effet voulu, selon Madame Esterolle. Il faut exclure le public du débat. L'intimider. Ce discours est au mieux celui de terroristes. Au pire de fascistes.

La grande peur des politiques 

Et ça marche! Les apparatchiks sont parvenus à museler tout le monde, pour le plus grand bien d'une «spéculation intellectuelle de type soviétique et de la spéculation financière de type capitaliste». Personne n'ose s'esclaffer, ni même protester. Surtout pas l'Etat, qui soutient en France une grande partie du système à coup de FRAC et de FNAC (1). «Le politique, de tous bords, a peur de l'art contemporain, cet énorme et mystérieux ectoplasme international et tentaculaire sur lequel il n'a aucune prise possible, pas plus qu'il n'a de contrôle sur la grande finance internationale nourrissant cet ectoplasme.» 

S'insurger contre ce fait établi expose au pire. L'attaque contre les artistes en place fait automatiquement rejoindre les rangs du Front National. Nicole a du reste été accusée par un magazine aussi subtil que les «Inrocks» d'en faire peu ou prou partie. Hitler a paradoxalement fait beaucoup de bien à la création actuelle en inventant «l'art dégénéré». Or dame Esterolle voit assez juste quand elle dit que l'arrogance de certains plasticiens actuels et de leurs thuriféraires nourrit précisément ce qu'ils appellent «la bête immonde». Mais, après le couple intellectuel soviétique/grand capitaliste, pourquoi n'aurait-on pas celui gauche caviar/FN?

Un ouvrage assez mal ficelé 

Provocateur, agressif, le livre souffre cependant de la manière dont il a été conçu. Il ne s'agit pas d'un texte articulé, mais de l'addition de lettres successives. D'où des redondances. Des incohérences. D'où surtout un ton inapproprié. On n'écrit pas de la même manière un éditorial et un article de fond. Une course de 100 mètres ne requiert pas la même stratégie qu'un marathon. 

Très français, ce livre ne s'en lit pas moins par moments avec jubilation. Tout se révèle en plus étayé (2). Les précieux ridicules de la critique se voient pris au piège de leurs propres textes. On sait par ailleurs que Genève tend à suivre son voisin d'outre-Jura dans ses pires débordements. Il n'est donc pas interdit de se livrer au petit jeu de l'analogie. Mais nul ne s'y risquera dans un organe de presse officiel. Trop dangereux. Le livre de Nicole reste d'ailleurs boycotté par les centres d'art contemporain. Je l'ai en vain cherché dans l'énorme librairie du Palais de Tokyo parisien...

(1) L'Etat a même admis l'achat de pièces immatérielles, pour lesquelles n'existent si oeuvre, ni documentation, ni même factures.
(2) Nicole a pour elle Jean Baudrillard, Jean Clair ou Nathalie Heinich. Sollicitée en 1996 par le Ministère de la Culture d'étudier les réactions populistes à l'art contemporain, la sociologue s'était étonnée. «Pourquoi ne me demande-t-on pas aussi d'étudier la critique cultivée de l'AC en France?»

Pratique

«La bouffonnerie de l'art contemporain» de Nicole Esterolle aux Editions Jean-Cyrille Godefroy (un éditeur très à droite, hélas, ce qui nuit au propos), 237 pages.

Photo (DR): Une image de la Biennale de Lyon en 2011. Un Fukushima culturel?

Prochaine chronique le jeudi 3 mars. La Royal Academy de Londres expose le jardin "de Monet à Matisse".

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