Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Mille pages sur les avant-gardes de 1848 à 1918

Crédits: Ernst Ludwig Kirchner /DR

Le mot est si galvaudé qu'il fait presque sourire. Que signifie aujourd'hui l'avant-garde, alors que la garde elle-même a disparu? Il fut pourtant un temps où des mouvements successifs étaient supposés marquer une progression, ou tout au moins amener une rupture. Ces cénacles ont été nombreux du milieu du XIXe siècle aux années 1960. Trop nombreux sans doute. Dans son énorme ouvrage paru directement poche chez Folio, Béatrice Joyeux-Prunel se contente de la tranche 1848-1918. L'enseignant-chercheur (c'est ici écrit au masculin) de l'Ecole normale supérieure nous mitonne peut-être un tome 2 pour l'avenir. 

La Française commence avec un avant-propos du type «name-droping». Son lecteur apprend qu'elle a dévoré le sociologue Howard Becker, le théoricien René Girard, l'historien Piotr Piotrowski, plus bien sûr Pierre Bourdieu. Dans ce livre de 965 pages, la bibliographie en compte à elle seule 92... L'érudition que suppose cette masse implique un risque de paralysie. Comment développer une opinion personnelle face à tout ce beau monde? Le refus des jugements de valeurs a par ailleurs la cote, le monde universitaire ne brillant pas par son courage. Soyez rassurés! Béatrice Joyeux-Prunel va mouiller sa chemise. Mais elle n'ira jamais jusqu'à dire qu'une oeuvre est «bien» ou «pas bien».

Départ avec Gustave Courbet 

L'enseignante part donc de 1848, date d'une révolution avortée et des débuts de Gustave Courbet. Il s'agit du premier artiste anti-système, même s'il lui est arrivé de profiter de celui-ci. Viennent ensuite les impressionnistes, les symbolistes, les fauves, les cubistes, les futuristes ou les dadaïstes. L'ouvrage s'arrête en effet à dada, avec qui les choses commencent pour les thuriféraires (ou laudateurs) de l'art contemporain. Il ne s'agit cependant pas de parler ici des mouvements eux-mêmes, mais «leurs stratégies, de leurs réseaux ou de leur marché». De leur environnement aussi. Les peintres selon Béatrice Joyeux.-Prunel sont des individus imbriqués dans un tissu social précis. 

L'auteur (je laisse le mot au masculin) part comme de juste de Paris. Béatrice Joyeux-Prunel fait là du franco-centrisme. «Il n'est de bon bec que de Paris», disait déjà au XVe siècle François Villon. La capitale française a certes joué un énorme rôle, mais les impressionnistes ont été précédés par les «macchiaioli» toscans. Les préraphaélites anglais sont venus avant les symbolistes. Il ne sera pourtant pas question d'eux. Le livre ne remet guère en cause la prééminence nationale, qu'un musée parisien comme Orsay conteste pourtant aujourd'hui.

Synthèse absente 

Il y a pourtant beaucoup à retenir dans ce livre cultivé, sérieux, que sa proloxité semble hélas dispenser d'un esprit de synthèse. L'universitaire cite quantité de noms, de faits, de chiffres. Elle montre bien la concurrence entre les mouvements en «isme», dont le nombre devient pléthorique entre 1905 et 1914. L'internationalisme propre à tout mouvement se heurte alors aux nationalismes (encore deux "ismes"!). Tout se termine donc ici avec dada, qui tient de la négation totale. Quid après la Grande Guerre? Peut-on encore faire de l'art? Faut-il «renoncer à l'illusion d'une invention permanente»? La première question se reposera après Hiroshima, en 1945. La seconde suite à l'épuisement des années 1980. 

(1) Notons tout de même que c'est Ernst Ludwig Kirchner qui fait la couverture.

Pratique 

«Les avant-gardes artistiques, 1848-1918» de Béatrice Joyeux-Prunel, Folio Histoire, 965 pages.

Photo: "L'autoportrait en invalide" (1917) d'Ernst Ludwig Kirchner, qui fait la couverture.

Texte intercalaire.

 

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