Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Michèle Goslar raconte Marguerite Yourcenar

Il existe des écrivains cultes. Le centenaire de la publication du premier tome de la "Recherche" proustienne a ainsi provoqué fin 2013 la parution d'un nombre de livres presque indécent. Il y a aussi des écrivaines cultes. Marguerite Duras en fait partie. Elle constitue la favorite actuelle des thésards, qui sont rarement des taiseux. En Suisse, c'est le cas d'Annemarie Schwarzenbach et d'Ella Maillart. Dans la francophonie entière, celui de Marguerite Yourcenar. 

Belge, comme son idole l'était un peu par accroc, Michèle Goslar a quitté en 1987 son métier de professeur(e) de français à l'Université libre de Bruxelles afin de se consacrer à cette dernière, morte cette année-là. Deux ans plus tard, elle fondait le Centre international de Documentation Marguerite Yourcenar. En 1998, Michèle sortait la première version de sa biographie. Mais il s'agit là de l’œuvre (au noir?) d'une vie! La dame la peaufine depuis, sachant bien qu'elle ne pourra jamais ni tout savoir, ni tout dire. Certains documents de la romancière ne deviendront accessibles qu'en 2057, soixante-dix ans après sa disparition. C'est long!

Edition revue et augmentée 

Aujourd'hui, Michèle Goslar propose, sans changer une ligne à sa préface de 1997, une "édition revue et augmentée" de son texte. L'Age d'Homme l'inclut à Lausanne (où Marguerite a un certain temps vécu) dans une nouvelle collection, "Côté belge", aux côtés d'écrits de Hugo Claus, de Georges Simenon et de l'alors jeune Françoise Mallet-Joris. Il s'agit donc normalement de rééditions. 

La biographe insiste beaucoup sur l'enfance de Marguerite de Crayencour, qui deviendra Yourcenar par anagramme lors de ses débuts littéraires dans les années 1920. La famille apparaît bourgeoise et riche, mais un père fantasque et joueur se charge d'écorner sa fortune. Marguerite est un enfant du second lit. Sa mère meurt en couches, quelques jours après sa naissance. Il s'agit là le premier des traumatismes que Michèle Goslar voit un peu partout. Le très long récit des premières années sert en effet de matrice, plutôt négative, à la suite.

Une vie américaine 

L'adolescente est savante, mais peu gracieuse. Elle s'alourdit. Ses traits se marquent. La jeune intellectuelle a d'autant plus de peine à séduire les hommes qui la fascinent que ceux-ci s'intéressent en général peu aux femmes. Des histoires malheureuses la conduisent jusqu'en Grèce. Tout se gâte gravement juste avant la guerre. Marguerite découvre que son demi-frère l'a ruinée et qu'elle n'obtiendra pas de bourse pour continuer ses études chez les Hellènes. Elle accepte du coup l'invitation d'une Américaine, chez qui elle a suscité une amitié exclusive et passionnée. 

Les premières années aux Etats-Unis demeurent stériles. Marguerite n'écrit plus rien. Elle enseigne. La vie avec Grace Frick ne se révèle pas toujours facile. Les deux femmes se réfugient en plus sur une île, Mount Desert, qui tient de la prison entourée de douves. Il faudra la sortie, difficile, des "Mémoires d'Hadrien" en 1951 pour que Marguerite Yourcenar émerge enfin comme un véritable auteur. Elle a alors 47 ans. Et de nombreuses années passeront avant qu'elle confirme son existence avec un autre ouvrage à la fois romanesque et historique, "L'oeuvre au noir".

Un caractère difficile 

Au fil des pages, où le texte se voit imprimé très serré afin de ne pas dépasser les 450 feuillets, le récit s'accélère. Il va même vite sur la fin, comme s'il restait encore beaucoup à en dire dans le futur. L'élection à l'Académie française, où la Belge, francisée pour l'occasion, sera la première femme en 1980, se voit presque éludée. Et le rapport étrange, après la mort de Grace, longtemps malade, de Yourcenar avec un jeune Américain de quarante-six ans son cadet, Jerry Wilson, nécessitera sans doute des explications supplémentaires. C'est un peu le Yann Andréa de cette autre Marguerite qu'était Duras. 

L'ouvrage se lit plutôt facilement, surtout passé les premières cent pages. C'est celui d'une groupie, certes, mais d'une groupie intelligente et lucide, qui ne cache rien du caractère difficile de Marguerite Yourcenar. Son but est bien sûr d'amener à des lectures, ou à des relectures, des textes originaux. Ceux-ci se voient donc surtout éclairés. Une manière assez efficace, finalement, de les mettre en lumière.

Pratique

"Yourcenar biographie, Qu'il eût été fade d'être heureux", de Michèle Goslar, aux Editions l'Age d'Homme, 446 pages. Photo (DR): Marguerite Yourcenar, vers 1980. Elle vient de devenir la première académicienne française.

Prochaine chronique le dimanche 30 mars. Découvrez Félix Fénéon, critique d'art, anarchiste et homme de plume.

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