Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Michel Ragon joue les critiques désabusés

«Pendant de longues années (à peu très trente ans), il n'y a eu aucune corrélation entre mon activité littéraire et mon activité artistique», raconte Michel Ragon à la page 181 de «Journal d'un critique d'art désabusé», qui vient de sortir chez son éditeur de longue date Albin Michel. Et pour cause! «Mes ami écrivains anarchistes ignoraient complètement l'existence d'une peinture abstraite ou, s'ils en avaient entendu parler, la tenaient pour une expression bourgeoise décadente. Et mes amis peintres ignoraient complètement l'existence d'une littérature prolétarienne ou, s'ils en avaient entendu parler, la considéraient comme une expression désuète et niaise.» Le grand écart...

A 89 ans, Michel Ragon ajoute donc un ouvrage à son œuvre torrentiel, commencé en 1945. Il convient d'abord de dire quelques mots sur l'homme. Le poète est en effet oublié. Les premiers romans aussi. Que voulez-vous? L'autobiographique «Les petits métiers», qui ouvrait la série, date de 1953. Ragon est donc né à Marseille en 1924. Il a grandi à Nantes, orphelin de père, dans un milieu très modeste. Sa mère gardait des appartements bourgeois, dont il dévorait les bibliothèques. Après avoir exercé des petits métiers, puis les fameux drôles de métiers, Ragon a longtemps été bouquiniste à Paris, où il était arrivé dès 1945, avec une échope le long de la Seine.

Critique pour aider la nouvelle peinture

Découvrant très tôt l'abstraction classique (Kandinsky venait de mourir, fin 1944), l'ex-provincial se passionne dans la foulée pour des peintres sont personne ne veut. Citons des noms. Hartung, Atlan, Soulages, Poliakoff, le Suisse Schneider, le faux naïf Chaissac, l'ancien marchand de vins Dubuffet ou les membres du mouvement Cobra. Il deviendra critique pour les aider. Un activité bénévole et marginale. En ce temps-là, le marché de l'art ne ressemblait pas aux cotations en Bourse. Il y avait peu de galeries. Elles étaient souvent tenues par des femmes, de Jeanne Bucher à Denise René en passant par la vicomtesse de Gaigneron. «Il est difficile d'imaginer l'incroyable misère dans laquelle vivaient les artistes d'avant-garde en ce temps. L’avant-garde n'avait pas été récupérée par les marchands et le ministère de la Culture.» Et pour cause! Ce dernier n’existait pas encore.

Romancier à succès avec des cycles sur son histoire familiale et celle de la Vendée, Ragon est aussi devenu une sorte de notable à partir du milieu des années 60. Il y a comme ça des moments où la roue tourne. Il faut juste ne pas retourner sa veste dans la foulée. Le Français sera ainsi commissaire aux biennales de São Paulo et de Venise, conférencier pour les Affaires étrangères, directeur de collection chez Castermann, professeur universitaire invité... Une carrière qui lui fera croiser d'autres historiens et critiques d'art comme Jean Clair, Michel Seuphor ou Pierre Restany.

L'actualité déclenche le souvenir

Le 5 septembre 2013, Ragon a donc sorti son «Journal d'un critique désabusé». Il couvre les années 2009 à 2011. Mais, si je vous ai raconté ce qui précède, c'est parce qu l'actualité y laisse vite la place au souvenir. «Amarcord», aurait dit Fellini. Le lecteur se retrouve donc vite dans les années 1960, voir 1940. Il faut dire que les avis mortuaires tiennent ici une large place. L'entourage de l'auteur fait plus que se décimer, puisqu'il n'y aurait là qu'une personne sur dix. Il s'effondre, alors que certains noms (mais certains, seulement!) retrouvent leur lustre après des décennies d'oubli, voire de mépris. Le cas de Georges Mathieu apparaît à cet égard exemplaire. Invendable hier. Représenté par la «chèrissime» Marlborough Gallery aujourd'hui.

Au fil des pages, Ragon s'efforce ainsi de ne pas signer un livre de vieux con. Il tombe parfois dans cet écueil. Le commentaire, comme il se doit désabusé, des articles d'Harry Bellet dans «Le Monde» n'offre d'intérêt que pour l'auteur. Peu importe qui lui a envoyé, ou non, un carton d'invitation pour les vernissages, point apparemment très sensible. L'important réside dans la description faite d'un monde de l'art disparu. Lisez jusqu'au bout. Courageusement. Le meilleur se découvre à la fin, avec de longs développements sur des gens dont on ne parle guère, comme James Guette, Etienne-Martin ou l'oublié total Nicolas Schöffer.

Pratique

«Journal d'un critique désabusé», de Michel Ragon aux Editions Albin Michel, 195 pages. Photo (DR): Michel Ragon, romancier et critique.

La rencontre ratée de Malraux et Picasso

Sur la couverture, il se tournent le dos, et les images proviennent de deux photographies différentes. Normal! Aucune n'existe montrant Picasso et Malraux ensemble. Les deux hommes se sont pourtant croisés, avant la guerre, et juste après celle-ci, en 44-45. Leurs cheminements politiques sont ensuite devenus inconciliables. Picasso est entrée au Parti communiste, alors que l'écrivain se faisait l'homme-lige du général de Gaulle.

Le Lausannois Raphaël Aubert, qui fête cette année ses 60 ans, publie aujourd’hui «Malraux & Picasso», un livre dont le sous-titre dit: «Une relation manquée». Utilisant son érudition, l'auteur fait l'historique de ces rendez-vous avortés. Curieusement, Malraux ne parlera du peintre qu'après la mort de ce dernier en 1973, dans «La tête d'obsidienne» de 1974. Il aura alors tendance à se l'approprier. Le récit qu'il fait d'un de leurs grands dialogues tient du roman. Témoin de la chose, Brassaï (éliminé du récit de Malraux) raconte l’entretien d'une manière infiniment plus simple. Malraux ajoute même des étoiles dans le ciel en sortant de l'immeuble des Grands-Augustins (où Picasso avait peint «Guernica» en 1937). Leur dialogue réel a eu lieu un matin...

Très documenté, très argumenté, ce livre assez court se révèle par moment hélas aussi très ennuyeux. C'est froid. C'est sec. On aurait aimé davantage de chair.

Pratique

«Malraux & Picasso, Une relation manquée», de Raphaël Aubert aux Editions Infolio, 119 pages.

Prochaine chronique le dimanche 8 septembre. Journées du patrimoine en Pays de Vaud.

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