Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Michel Pastoureau et "Le roi tué par un cochon" en 1131

L'histoire procède souvent par hasard. Tenez! Le 13 octobre 1131, le roi Philippe rentre dans la Paris. Il chevauche son destrier, peut-être à son retour de chasse. Le cavalier traverse les rues d'une ville comptant alors au plus 15.000 habitants. Et voici que, tout à coup, un cochon, venu d'on ne sait où, déboule et passe entre les pattes du cheval. Chute. Choc. Le souverain de quatorze ans se fracasse la tête contre une piere. Il expire quelques heures plus tard, à l'immense chagrin de son père Louis VI et de sa mère Adelaïde de Maurienne. On ignore ce qu'est devenu le porc (1).

Comment se fait-il, me direz-vous, qu'un roi puisse avoir un père encore vivant? Très simple. Comme l'explique Michel Pastoureau dans son nouveau livre, «Le roi tué par un cochon», la dynastie capétienne reste mal assurée en 1131. Elle a beau avoir accédé au trône avec Hugues Capet, en 987, le dit trône demeure vacillant. Les grands féodaux ont autant de pouvoir que leur supérieur et ils possèdent souvent des territoires plus vastes. Il règne en plus (si j'ose dire) l'idée d'une élection du chef. Alors, autant régler le problème pendant qu'il est temps. Philippe a donc été sacré à Reims le 14 avril 1129. Plus personne ne peut contester les droits de celui qu'un évêque a oint des quelques gouttes du saint Chrême (2).

Une crise morale et dynastique 

La disparition de l'adolescent ne constitue pas qu'un deuil familial. Elle insinue une crise dynastique. L'intervention de ce qui devient pour les chroniqueurs médiévaux le «porcus diabolicus» (3) couvre au mieux les Capétiens de ridicule. Elle apparaît au pire comme une punition du Ciel. Louis VI n'a peut-être pas eu le comportement voulu pour un pieux roi de France... Le diable, ou Dieu, a jeté entre les pattes du canasson un animal à la fois meurtrier et ignoble. Non seulement le cochon mauvaise réputation, mais il ne s'agit nullement d'un de ces animaux roses aux soies douces comme les affectionent nos dessins animés. A l'époque, qui ne connaît pas la sélection des espèces, il demeure un animal noir, ou du moins tacheté. 

Sans doute eut-il mieux valu que Philippe ait été victime d'un sanglier. Ce dernier, comme l'ours, constitue un adversaire de choix pour un chasseur, qui prend avec lui des risques extrêmes. Mais là encore, pas de bol pour les Capétiens! Les règles du jeu sont en train de changer, en ce début du XIIe siècle. Sous l'influence de l'Eglise, la chasse doit cesser de former un divertissement sanglant pour l'homme (3.) Le gibier par excellence devient le cerf. Le sanglier, dont la mort assurait le prestige du noble ou du guerrier depuis l'Antiquité (pensez à Obélix), descend ainsi dans la hiérarchie des proies. Pauvre Philippe!

Le bleu de la Vierge

Comment faire pour réparer cette tache? Michel Pastoureau, dont on connaît les travaux sur les couleurs, l'héraldique et les animaux symboliques, va lier la gerbe. Il s'agit d'une supputation de sa part mais l'homme, né en 1947, parle avec la force de son savoir. Conseillé sans doute par son maître à penser Suger, l'abbé qui reconstruit alors la basilique de Saint-Denis, Louis VI va adopter la couleur qui deviendra celle de la France. Il s'agit du bleu, caractérisant le manteau de la Vierge. Une Vierge alors en pleine ascension sinon sociale, du moins céleste. La Mère de Dieu, qui jouait un rôle subalterne au Haut Moyen Age, règne désormais sur les Cieux. 

Louis VI ne va pas se contenter de cette couleur, longtemps considérée comme modeste par rapport au rouge. Il va adopter les lys caractérisant la pureté de Marie. Le système des armoiries balbutie vers 1130. Mais bientôt il suffira de montrer, comme sur les vitraux de Chartres, les lys sur fond bleu pour que chacun comprenne qu'on parle de la Couronne. Un mot qui lui aussi change à ce moment de sens. Il ne s'agit plus d'un joyau royal, mais d'une entité transcendant la succession des Louis et des Philippe. La Couronne est immortelle.

Du drapeau au football 

Ce bleu va perdurer. Là, pas besoin de preuves. Après avoir orné le blason des Capétiens, il deviendra la couleur des Républicains. L'armée de la Convention sera celles des Bleus. Aujourd'hui encore, l'équipe nationale de football arbore un azur profond, alors que tout le monde a oublié le malheureux Philippe. Un être falot, assez vite sorti de l'histoire. Les spécialistes modernes n'en parlent guère. Le pauvre ne porte d'ailleurs pas de numéro. Est-il Philippe II, par rapport à son grand-père Philippe qui régna de 1060 à 1108? Son neveu, qui occupera lui le trône de 1180 à 1223 reste en effet connu sous le nom de Philippe-Auguste. Il y aura ensuite un Philippe III, dit «le Hardi», au milieu du XIIIe siècle. Comment s'y retrouver? Quelle Histoire!

Le livre aurait pu sembler anecdotique par rapport aux grandes études de l'auteur sur le vert, le bleu ou le noir. Pastoureau tire son épingle du jeu. Un événement minuscule a sans doute changé, à sa manière, le destin de tout un pays.

(1) On ne fera aucun procès au "porcus diabolicus", comme cela aurait été le cas plus tard. 
(2) Apporté par un ange lors du baptême de Clovis à Reims au Ve siècle, le Chrême, contenu dans la Sainte Ampoule, servira au sacre de tous les rois de France jusqu'à Charles X en 1825.
(3) Les cochons vivent alors sans enclos, en pleine ville. Ils sont «gyrovagues», comme le dit si bien Michel Pastoureau. Naples aura ainsi des porcs en liberté jusque vers 1914.
(4) En 1314, Philippe le Bel sera tué lors d'une chasse par un sanglier.

Pratique 

«Le roi tué par un cochon», de Michel Pastoureau, aux Editions Seuil, collection La Librairie du XXIe siècle, 235 pages. Photo (DR): La nort du jeune roi Philippe. Miniature tirée des «Fleurs des histoires». Manuscrit des débuts du XVe siècle conservé à Besançon. 

Prochaine chronique le lundi 28 septembre. Penone à Lausanne.

 

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