Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Mauro Lucco donne un gros "Mantegna" facile à lire

Une trouée ronde au plafond, donnant l'illusion d'un ciel nuageux peuplés de chérubins. Tout le monde a reconnu (enfin presque tout le monde!) le plafond le "La chambre des époux" au Palazzo Ducale de Mantoue, peint par Andrea Mantegna. Il n'en aurait pas été de même il y a quatre-vingts, ou cent ans. Né en 1431 et mort en 1506, le peintre a connu une longue défaveur jusqu'à sa remise en selle par la grande exposition de 1962 dans la ville des Gonzague. Une manifestation d'une ampleur inimaginable aujourd'hui. Mauro Lucco ne se remet pas de l'avoir manquée. C'est la classe de sa sœur, et non la sienne, qui a fait l'excursion depuis Padoue. 

Mauro Lucco nous propose aujourd'hui un énorme ouvrage sur l'artiste "qui semble né comme Minerve de la tête de Jupiter". En 1447, à 16 ans, il s'agit en effet d'un maître que rien ne rattache au passé. Le débutant donnera bientôt ses fresques de l'église des Eremitani, à Padoue, anéanties par un bombardement allié de 1944 tenant du génocide culturel. Des photos en noir et blanc de ce cycle ponctuent ce nouveau livre de référence. "Je garde le souvenir le souvenir d'être allé enfant, main dans la main de mon père, visiter la chapelle Ovetari au cours des années 1950, alors que la ville portait encore le deuil de ce chef-d’œuvre détruit."

Un ouvrage simple et documenté 

L'universitaire italien réussit avec l'actuel "Mantegna", que vient de traduire Actes Sud, un album à la fois documenté et simple. Le texte ne remplit que le haut des pages, le bas restant d'une blancheur virginale. Aucun mot compliqué ne se retrouve jeté à la tête du lecteur. Tout a été pensé pour le grand public. L'édition originale, parue en 2013, était d'ailleurs assumée par "24 Ore Cultura". Une chose qui en dit long sur les rapports, plus naturels et plus étroits, que le pays voisin entretient avec son patrimoine classique. Il n'y a pas ici la rupture que l'on constate aujourd'hui en France. 

Lucco raconte Mantegna. Il détaille les nombreux documents concernant sa vie et son œuvre. L'artiste a travaillé pour trois marquis de Mantoue, qui l'ont fort bien traité, même si l'homme faisait des dettes. On visite d'ailleurs toujours, dans la petite ville, la jolie maison avec une cour ronde qu'il habitait. L'homme était cultivé. Il possédait une riche bibliothèque pour l'époque. Il s'agit d'un créateur chez qui transparaît une tradition antique revivifiée. Il y a en effet d'extraordinaires audaces de perspectives dans nombre de ses tableaux. Beaucoup d'entre eux nous sont parvenus. Ils se voient illustrés, comme les dessins, gravures et éventuelles sculptures d'un homme qui, novateur vers 1450, faisait figure d'attardé en 1500, contrairement à son beau-frère Giovanni Bellini. Bellini se savait se renouveler continuellement.

Pourquoi toujours les mêmes artistes? 

On aurait envie que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, si une méchante question ne venait pas vous tarabuster. Pourquoi encore Mantegna, honoré par de nombreuses rétrospectives en 1992 (Londres), 2006 (Padoue, Mantoue, Vérone) et 2008 (Paris)? L'interrogation est du reste la même face à l'excellent "Vermeer" de Jan Blanc, récemment paru chez Citadelles & Mazenod. Ce sont toujours les mêmes phares qui reçoivent des monographies, alors que d'autres peintres restent dans l'ombre et le silence. Rien en librairie! 

Parallèlement à Mantegna, il reste pourtant des artistes du Nord de l'Italie du "quattrocento" (autrement dit le XVe siècle) à honorer. Je pense à deux d'entre eux en particulier. Adulé à la fin du XIXe siècle, quand les Anglais l'achetaient pour leur musées (l'essentiel de sa production se trouve aujourd'hui à la National Gallery de Londres), il y a le Vénitien Carlo Crivelli, actif dans les Marches. Un peintre admirable, qui attend son exposition. A Venise même, ce serait, dominant de haut sa fratrie, Bartolomeo Vivarini. Les panneaux épars que l'on voit de lui se révèlent presque toujours magnifiques. Seulement voilà! Il ne s'agit pas de stars. L'édition d'art me semble un peu trop liée, pour d'évidentes raisons financières, au vedettariat...

Pratique

"Mantegna" de Mauro Lucco, traduit par Anne Guglielmetti, aux Editions Actes Sud, 384 pages. Relié sous coffret. Photo (DR): Le plafond de "La chambre des époux", au Palazzo Ducale de Mantoue, peint dans les années 1460.

Prochaine chronique le mercredi 25 juin. Marché de l'art encore. Mais cette fois, je vous c'est un Vermeer qui est en vente à Londres.

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