Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Matthias Debureaux dévoile "Le noble art de la brouille"

Crédits: DR

C'est quelque part dans un film un peu oublié d'Orson Welles, «Mr Arkadin». Un personnage raconte avoir vu un cimetière en rêve. Les tombes indiquaient comme de coutume deux dates, mais celles-ci semblaient bien rapprochées. C'étaient les années qu'avaient duré une amitié.

La scène se voit rappelée par Matthias Debureaux dans «Le noble art de la brouille», qui a paru aux éditions Allary, dont j'avoue ne jamais avoir entendu parler auparavant. Je sais que je ne devrais pas dire ça. Son équipe risque de m'en vouloir au point de ne plus jamais m'adresser la parole. Les faiseurs d'embrouilles célèbres cités par l'auteur se révèlent en effet de terribles susceptibles. Or chacun sait que les écorchés vifs sont des gens qui rêvent en réalité de faire la peau aux autres. L'ego joue également son rôle dans cette sombre affaire. Les indifférents et les froids ne se brouillent en général avec personne. Ils font la part des choses, et cette part se révèle souvent petite.

"Tu n'es plus mon ami"

De fait, la plupart des amitiés (presque exclusivement masculines) dont nous entretient avec humour Matthias Debureaux ont quelque chose de passionnel. S'il existe sans doute un amour fou, dont le spécialiste de la brouille André Breton s'arrogeait le monopole de la définition, il y a du coup aussi des amitiés folles. Exigeantes. Exclusives. Exubérantes. Un seul manquement, et c'est la fin. Nous sommes devenus très intolérants en matière de sentiments. Il n'est qu'à voir les «millénnials», de prime abord écartés d'un ouvrage aussi historique et littéraire (même si la couverture se révèle d'un rose fuchsia très mode). Ils ne cessent de lancer des anathèmes définitifs sur les réseaux sociaux. «Tu n'es plus mon ami(e).»

Le plus pervers, pour Debureaux, qui prend ici Hitchcock comme modèle, est pourtant de cesser de répondre un jour sans donner la moindre explication... Cela s'appelle le «ghosting». Certains ne s'en remettent pas. Et c'est tout de même plus élégant que la lettre du chanteur Renaud à l'impresario Gérard Lebovici, citée à la page 45: «Puisque tu es visiblement devenu la sous-merde que tu étais déjà essentiellement, mon public, ma gonzesse, mon enfant et moi-même te crachons à la gueule.» Mais peut-être mon avis négatif reflète-t-il ici un certain type d'éducation.

Une moyenne de sept ans 

Les chercheurs, qui disposent comme chacun sait de budgets coquets, ont bien sûr travaillé sur l'amitié. Elle ne serait vraiment réciproque qu'à 50 pour-cent. Beaucoup de gens confondraient l'ami réel de la simple connaissance. Quant à la durée moyenne du sentiment, ce serait sept ans en moyenne pour une étude d'universitaires d'Utrecht. Une vision plutôt pessimiste. Notez que pour Frédéric Beigbeder, roi de la brouille et de l'embrouille, à en croire le titre d'un de ses romans (ou ouvrage supposé tel) «L'amour dure trois ans». Cela fait toujours une olympiade (1) de plus! 

Un dernier mot pour saluer cet ouvrage trop cynique pour émaner d'un cœur vraiment sec. Il est ouvert par une phrase de Robert de Montesquiou, l'un des grands modèles de Proust avec sa nièce, la comtesse Greffhule. L'homme était célèbre par ses ukases et son insolence, mais il ne manquait pas du sens de la dérision. Pour lui, «l'amitié n'est qu'une étape dans la brouille.»

(1) Une olympiade a une durée de quatre ans.

Pratique

«Le noble art de la brouille» de Matthias Debureaux, aux Editions Allary, 94 pages.

Photo (DR): Fragment d'un portrait de Robert de Montesquiou par Henri-Lucien Doucet.

Texte intercalaire.

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