Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Mark Rothko reçoit un bonne biographie

Devenu une star de la peinture aux Etats-Unis dès les années 1950, Mark Rothko fait aujourd'hui partie des artistes les plus chers du monde. Un baromètre comme un autre. Ou plutôt un thermomètre. L'apparition en vente publique d'une de ses grandes toiles abstraites, où les formes se posent comme des nuages rectangulaires sur fonds colorés, donne la fièvre aux spéculateurs d'art. Une espèce que l'homme, disparu en 1970, abhorrait.

Mark Rothko fait aujourd'hui en France l'objet d'une biographie signée Annie Cohen-Solal. Je dis bien "une biographie". L'image garde ici un rôle très mineur. Il s'agit pour l'auteur d'expliquer la trajectoire d'un homme qui s'est réalisé sur le tard, après bien des tâtonnements. Mort vers 1945, l'artiste resterait en effet un figuratif et un surréaliste mineurs, même si Peggy Guggenheim, alors galeriste à New York, avait déjà pressenti tout son potentiel.

Une histoire sociale

Pour Annie Cohen-Solal, l'actuel ouvrage, d'une lecture aisée, complète une trilogie sur "l'histoire sociale de l'artiste aux Etats-Unis". "Un jour, ils auront des peintres" parlait des collectionneurs, des critiques et des peintres dans un pays où l'Etat intervient peu en matière culturelle. "Leo Castelli et les siens", traitait des galeristes. Un thème se révélait sous-jacent. Il se retrouve dans le "Mark Rothko". Il s'agit pour Annie de raconter la montée des Juifs dans un domaine fermé pour eux jusqu'au XIXe siècle. Leur religion n'encourageait pas les beaux-arts. La société chrétienne faisait de ces hommes au mieux des marginaux, au pire des parias.

Rothko est né en 1903 sous le nom de Marcus Rotkovitch à Dvinsk, qui faisait alors partie de la Russie. Traditionnellement antisémite, l'empire des tsars se trouve alors en crise. Les pogroms se multiplient. Juif laïc et embourgeoisé, le père de Marcus subit un repli identitaire. Le petit Marcus est le seul de ses enfants à subir une école talmudique, avant que la famille, effrayée, n'émigre aux Etats-Unis. C'est là que se situe, pour Annie Cohen-Solal, le premier traumatisme. Le second intervient quand le jeune Mark, brillant élève apparemment intégré, connaît un échec total à Yale. Et ceci au moment où les Etats-Unis, traditionnelle terre d'accueil, se ferment aux hommes et aux idées venus d'ailleurs. Mark enseignera dans une école juive, pour vivre, jusqu'en 1952.

Des pans entiers occultés

On l'aura compris. Cet ouvrage à thèses pose un cadre (ce qui est normal pour un peintre!) qui ne se verra que partiellement rempli. De larges pans de la vie de Rothko se verront occultés. Surtout vers la fin, quand l'artiste se nourrira de conflits avec ses marchands et ses commanditaires. Le peintre se suicide  ici hors-champ, comme on dit au cinéma. Une allusion dans un chapitre. Annie Cohen-Solal ne dira ni où ni comment. Pour elle, on sortirait ici du sujet pour verser dans le sensationnel. C'est son droit, même s'il s'agit aussi d'une censure. Le problème, pour le lecteur, c'est qu'il faudrait une autre biographie de Rothko afin de rétablir un équilibre.

Pratique

"Mark Rothko" d'Annie Cohen-Solal, aux Editions Actes Sud, 285 pages. Photo (DR): Mark Rothko posant devant une de ses toiles. Années 1960.

Prochaine chronique le 8 décembre. Tours révèle Vincent, un peintre du XVIIIe siècle d'origine genevoise.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."