Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Mais qui sont les "oeils", qui identifient les auteurs des tableaux?

Crédits: AFP

C'était en octobre 2005. Venu à Nice pour expertiser avec son alter ego Carlo Falciani un tableau italien se trouvant dans une collection privée, Philippe Costamagna en profite pour rendre visite au Musée des beaux-arts. C'est là qu'il a le choc. Un «Christ en Croix» visible depuis des années par tout le monde et déjà examiné par plusieurs spécialistes, lui semble un chef-d’œuvre d'Agnolo Bronzino (1503-1572). Son enthousiasme se révèle communicatif auprès de la minuscule communauté des spécialistes de la peinture toscane du XVIe siècle, où l'on se montre pourtant peu respectueux de l'opinion des autres. Le panneau deviendra l'une des vedettes de la merveilleuse rétrospective Bronzino du Palazzo Strozzi de Florence en 2010. 

Cette découverte ouvre et jalonne, tel un leitmotiv, le livre que Costamagna a sorti en début d'année, «Histoire d’œils». Pourquoi d’œils et non d'yeux? Parce qu'il est question, tout au long de cet ouvrage de 250 pages, de ces experts qui ont un œil comme certains créateurs de parfums sont des nez. Avec une différence, pourtant. Eux n'imaginent rien qui leur soit personnel. Ils découvrent. Ils reconnaissent. Ils identifient. Leur métier évoque à la fois celui du scientifique et du médium.

Un sixième sens 

L'ouvrage fait l'historique de ce sixième sens, avant de partir dans des considérations diverses et de finir (heureusement!) par des anecdotes personnelles. Des œils, il n'y en a pas beaucoup. Il faut dire que le monde universitaire n'y pousse guère. Il préfère l'exégèse. L'univers des archivistes apparaît aussi d'un autre type. Ici, on privilégie la recherche du document probant. Autant dire qu'un historien d'art du type souris de bibliothèque peut faire toute sa carrière sans opérer la moindre découverte. Il n'a pas d’œil. Il ne possède par ailleurs souvent pas la curiosité de se promener dans les musées, et a fortiori chez des marchands diabolisés (surtout dans l'aire française). 

Né en 1959, Philippe Costamagna a toujours voulu devenir conservateur de musée. Un exploit pour réussir en France, où dominent les grandes écoles du type bourrage de crâne. Ses études, des séjours en Italie, lui ont permis de côtoyer un ou deux œils célèbres. Il y a Mina Gregori, toujours active à passé 90 ans. Il y avait surtout l'extravagant et médiatique Federico Zeri, mort en 1998, dont la trajectoire était restée extra-universitaire. Zeri représentait l'aboutissement de ce qu'on nomme, en anglais dans le texte, le «connossoirship». Il suffisait de lui montrer une œuvre italienne réalisée entre le XIIIe et le XXe siècle pour qu'il articule le nom de son auteur. Une attribution qu'il allait ensuite vous démontrer, preuves en main. La photothèque joue ici un rôle essentiel. Encore faut-il savoir dans quel tiroir chercher... (1)

Dangers internes et externes

Avant Zeri, il y avait eu Bernard Berenson, proche du commerce, mais plutôt intègre. Ce Lituanien venu des Etats-Unis faisait la loi à Florence dès 1900, formant les collections d'outre-Atlantique. Costamagna ne l'a bien sûr pas connu. B.B. est mort en 1959. Puis était venu le très professoral Roberto Longhi. Mina Gregori demeure sa disciple (comme l'était dans un autre genre Pasolini). La spécialité resterait-elle italienne? Non. Costamagna aurait pu évoquer le Berlinois Willem von Bode. Il s'est concentré sur l'Anglais Philip Pouncey, dont l'instinct était légendaire pour le dessin. N'empêche que le «connossoirship» se fait aujourd'hui rare, notamment aux Etats-Unis. Il se voit presque découragé par notre époque sans imagination. Les conservateurs muséaux américains se basent en 2016 sur les certitudes des autres. Surtout ne pas prendre de risques... 

En lisant Philippe Costamagna, le lecteur se découvre que les dangers sont parfois internes. La découverte d'un panneau de Francesco Salviati lui a ainsi été volée. L’œuvre, à vendre, devait s'intégrer dans une exposition à Ottawa. Un de ses détails faisait l'affiche. Le Niçois (j'ai oublié de vous dire que Costamagna était de Nice) découvre avec surprise que le tableau ne figurait pas dans le catalogue. C'était parce que le musée comptait l'acquérir. Une chose bientôt faite. Le conservateur canadien (2) a alors publié l'acquisition, en s'attribuant la découverte de l’œuvre...

Embrouille à Genève

Le danger se révèle parfois externe. Il y a les pressions du marché. Un travail parfois désastreux des restaurateurs. La lutte avec des propriétaires. Une sordide affaire se situe ainsi à Genève, ou une avocate avait hérité d'un portrait de Pontormo, son frère gardant pour lui un pseudo Velázquez. Costamagna a négocié l'achat par l'un des plus importants collectionneurs new-yorkais du Pontormo, pour un prix non révélé. Le frère a attaqué la sœur en justice. On en reste pour l'instant là. Le Français ne se sent pas très à l'aise, même si sa fonction de conservateur de musée lui a interdit de toucher une commission. 

Mais quel musée Costamagna conserve-t-il, au fait? Celui d'Ajaccio. Celui-ci a hérité des restes de la collection du cardinal Faesch, oncle de Napoléon. Le prélat avait accumulé 16.000 tableaux, dont 1000 ont fini au Faesch et environ 500 (qui restent en grande partie à étudier) dans les églises corses. L'institution abrite comme il se doit avant tout de la peinture italienne. Elle a été victime en février 2011 d'un vol rocambolesque. Un gardien avait décroché quatre pièces maîtresses (dont un Poussin), afin de renégocier ses conditions de travail. Pas de chance! Elles lui ont ensuite été dérobés dans sa voiture. Les œuvres ont été retrouvées en mai 2013. Les coupable arrêtés et jugés, sans que rien ne soit vraiment éclairci. Nous sommes en Corse. Chacun a ses pudeurs. Costagagna parle de son long travail au Faesch sans même signaler l'incident. Il est permis de le regretter.

(1) Pour Costamagna, la photo matérielle reste indispensable en 2016, en dépit de l'ordinateur.
(2) L'affaire date de 2005. Il ne 'agit donc pas du Suisse Paul Lang, entré en fonctions à Ottawa en 2011, mais de David Francklin.

Pratique

«Histoires d’œils», de Philippe Costamagna, au Editions Grasset, 269 pages.

Photo (AFP): Philippe Costamagna, bien sûr!

Prochaine chronique le samedi 9 juillet. Retour à Rome pour une visite  de Santa Maria Antiqua, rouverte au public après trente ans de travaux (intermittents, tout de même). 

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