Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Mais qui sont donc "Les impératrices de la mode"?

Par définition éphémère, la mode serait-elle aussi éternelle? Sans doute pas. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ses évolutions sont restées si lentes et ses victimes si peu nombreuses qu'il s'agit d'un phénomène marginal. Comme pour les sciences et les techniques, tout s'est ensuite accéléré selon le principe de la boule de neige. Avec le paradoxe que cela suppose. Les tendances changent aujourd'hui si vite qu'il finit par ne plus y avoir vraiment de mode, alors même que le centre des villes devient une énorme boutique de prêt à porter. Féminin à 95%. Mais que font les gens chargés de veiller à la parité? 

La mode suppose des supports. Elle a ses journaux, illustrés de gravures, depuis les années 1770. La création d'«Harper's Bazaar» en 1867 et de «Vogue» en 1892 aux Etats-Unis a changé la donne. Il s'agissait de magazines plus accessibles, en dépit de leur luxe. La généralisation de la photo, même si le dessin de presse a ici longtemps gardé son rôle, a rendu dès les années 1910 les vêtements plus à la portée du regard. Il y avait en plus le ton, bien reconnaisable. La lectrice se voyait désormais prise par la main. A chaque publication son style. Comme le constate Yseult Williams, qui sort cet automne «Impératrices de la mode», il a perduré. «Je dirais que «Marie Claire» est une femme plutôt altruiste tournée vers le progrès social, «Elle» une Parisienne piquante et séductrice, «Vogue» l'arbitre des élégances, et «Harper's Bazaar» la dissidente chic et excentrique.»

D'Edna Chase à Anna Wintour 

Afin de tenir bon la barre, il faut une rédactrice en chef à poigne. Yseult Williams, qui a travaillé à «Marie Claire» et lancé «Grazia» (ouille!) avant de reprendre «Lui» avec Frédéric Beigbeder (aïe!) brosse le portrait de six «impératrices», ce qui lui fait traverser plus d'un siècle. Edna Chase est entrée par la petite porte (celle du courrier des lecteurs) à «Vogue» en 1895. En dépit d'une soixantaine avancée, Anna Wintour dirige encore le même mensuel en 2015. C'est elle, le diable s'habillant en Prada, même si la figure de fiction reprend plusieurs traits de caractère de la nettement plus flamboyante Diana Vreeland. 

Que faut-il pour devenir une impératrice? Beaucoup de choses. D'abord, une puissance de travail hors du commun. Ensuite une inextinguible soif de pouvoir. Pas mal d'imagination aussi. Il convient d'imaginer sans cesse le futur sans faire table rase du passé. Le tout se passe généralement en piétinant ses inférieurs et en sacrifiant sa vie privée. Seule l'aïeule Edna Chase, qui occupa la direction de «Vogue» trente-huit ans (1914-1952), a connu un mariage heureux. Pour les autres, c'est la catastrophe personnelle, compensée à l'occasion par des paradis artificiels. Si bigote qu'elle fut, l'Irlandaise Carmel Snow a fonctionné à la coke et à l'alcool jusqu'à la chute finale. Car tout se termine par une catastrophe. Démodée. Virée.

Deux exceptions françaises 

Dans ces «vies», qu'Yseult Williams raconte de façon très journalistique avec de petites erreurs de détail (1), deux apportent le contrepoint français. Marcelle Auclair, la plus humaine sans doute des dames évoquées, arriva à égaler ses consœurs d’outre-Atlantique. Un million trois cent mille exemplaires de «Marie Claire» avant-guerre. Hélène Lazareff, dont l'auteure fait le portrait le plus antipathique de tout le bouquin, alla chercher, elle, l'inspiration à New York. Avec profit. Bien après sa mort, «Elle» est devenu une formule vendue dans le monde entier sous forme de mensuel. Une version adoucie. «Elle» fut féministe dans les années 50 grâce à la plume de Françoise Giroud. On l'oublie top souvent.

Si l'évocation d'Anna Wintour reste un peu pâle, étant donné qu'il s'agit de la seule survivante et qu'elle a des griffes (2), elle correspond aussi au «retour sur terre» des magazines glamour. Le temps est bien fini où Diana Vreeland disposait de tous les moyens financiers voulus pour délirer à son aise, faisant refaire cinq fois, dix fois la même série d'images. Yseult Williams raconte ainsi le «shooting» de robes de cocktail sur le sommet d'une montagne péruvienne. Elles devaient «donner l'impression de flotter au dessus des nuages.» A la suite de mauvaises conditions météorologiques, l'équipe, bloquée, a failli mourir sur place. Aujourd'hui Anna se veut proche de ses lectrices, même si des gardes du corps l'aident à maintenir les curieux à distance.

Un pouvoir incroyable 

L'ouvrage se lit agréablement, et sans maux de tête. Il fait un peu rêver. Son discours permet aussi de mesurer la place qu'occupe la confection de luxe (la haute couture est quasi morte) dans l'économie. Un pactole à surveiller et à entretenir grâce aux impératrices. En 2011, les défilés de Milan furent ainsi repoussé d'un jour, Anna Wintour ayant été retenue par un impondérable aux Etats-Unis... 

(1) Edmonde Charles-Roux n'est pas présidente de l'Académie française mais de l'Académie Goncourt, le 33 tours n'existe pas encore en 1935, on dit Jackie Kennedy et non Jacky...
(2) Il existe d'Anna Wintour une biographie non autorisée de Jerry Oppenheimer, «Front Row», publiée en 2006.

Pratique 

«Impératrices de la mode», d'Yseult Williams aux Editions de La Martinière, 302 pages. Photo (AP): Anna Wintour, sans ses éternelles lunettes.

Prochaine chronique le vendredi 18 décembre. L'Ariana rend à Genève un hommage contemporain à la céramique en bleu et blanc, "My Blue China".

 

 

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