Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Mais qui sont donc les collectionneurs d'art contemporain?

Crédits: AFP

On parle toujours de «boom de l'art contemporain». Il n'y en plus que pour lui depuis quinze ans. Une telle déflagration ne saurait concerner les seules institutions. Je veux bien que la commande publique, les musées et les fonds (des FRAC françaises au FMAC et au FCAC genevois) se révèlent souvent très actifs. Le système, notamment celui des foires et des galeries, ne fonctionnerait pas sans les privés. Une chose saine, à mon avis. Je ne trouverais pas bon que toute œuvre d'art commence sa carrière dans un lieu public. Et cela même si les créateurs actuels détestent l'idée de débuter au dessus d'un canapé! 

Reste encore à savoir qui sont ces gens. Les collectionneurs, donc. Oh, bien sûr, il y a parmi eux des personnalités médiatiques. Tout le monde connaît François Pinault et ses valses hésitations entre Venise et Paris. Laquelle montrera le fonds de celui qui est aussi (et surtout) le propriétaire de Christie's depuis 1998? Muséifiée, la collection Burda est célèbre en Allemagne. Miuccia Prada et Patrizia Sandretto Re Raudenbergo ont chacune ouvert leur centre culturel à Milan, démentant par là l'affirmation selon laquelle les femmes ne seraient pas collectionneuses (1). Je pourrais ajouter Charles Saatchi pour Londres ou José Berardo pour le Portugal. Je ne vais cependant pas me risquer jusqu'aux Etats-Unis, où l'on ne compte plus (sauf en dollars) les grands ensembles aux mains de particuliers.

Un intérêt sociologique 

Oui, il existe bien d'autres gens! Ceux, plus modestes, dont on ne parle jamais. Ils intéressent désormais en France autant les sociologues que les musées, qui s'interrogent régulièrement sur le phénomène depuis la grande (et finalement décevante) exposition «Passions privées» au Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 1995-1996. D'autres accrochages ont ciblé depuis le paysage, avec des résultats imprévus. Il y a quelques années, le Tri Postal de Lille pouvait ainsi monter un énorme ensemble belge, prélevé chez diverses personnes à quelques kilomètres du Nord de la France. Un Nord où il y aurait en revanche peu de choses importantes. Les Belges seraient plus acquéreurs d'art contemporain international que les Français du triangle Lille-Roubaix-Tourcoing, aujourd'hui sinistré... 

Manquait la bonne étude, publiée sous forme de livre, lisible pour tout un chacun. Elle existe désormais. Nathalie Moureau, Dominique Sagot-Duvauroux et Marion Vidal ont sorti, sous l'égide du Ministère de le culture, «Collectionneurs d'art contemporain, Des acteurs méconnus de la vie artistique» dans la collection «Questions de culture». Un ouvrage plein de chiffres, de graphiques (avec ou sans courbes) et d'encadrés. Il convient à chaque page de prouver par l'exemple que l'enquête commune a été bien conduite. Un travail voulu sci-en-ti-fi-que donc.

Le monde du premier marché 

Il faut dire qu'il s'agit là d'une plongée en eaux inconnues. Rien à voir avec ce qu disent les journaux. «Les œuvres vendues à plus de 50 000 euros ne représentent que le 0,6 pour-cent des transactions.» Attention! Il s'agit rarement d'enchères. Celles-ci ne touchent en principe que le «second marché», celui de la revente. Le premier, qui constitue celui de la «prise de risques», concerne les marchands, surtout ceux qui défrichent le terrain. Une tâche que n'accomplissent plus certains «grands» de la profession. Certains galeristes de luxe produisent en revanche des œuvres, quand elles offrent un caractère monumental. Mais des pièces d'artistes déjà confirmés et chers. Pensez à "Art Unlimited" à Bâle.

Quel but entretient alors le livre? «Au-delà des déterminants sociaux, son ambition est d'établir des profils de collectionneurs en fonction de leurs diverses motivations et des collaborations variées qu'ils nouent avec les autres acteurs marchands et institutionnels». Il s'agit plutôt d'établir des typologies que des portraits (1), en tenant compte des entités commerciales. La collection d'entreprise a en effet connu un développement hallucinant depuis que Thomas Watson a lancé celle d'IBM en 1937. On pourrait ainsi citer en Suisse aussi bien Migros que la banque Pictet. Notons cependant qu'elles donnent dans le haut de gamme, et donc le 0,6 pour-cent à plus de 50 000 euros.

Cinq catégories, puis quatre 

Le livre ne part pas de rien. Il s'appuie sur les cinq catégories fixées en 1967 par Raymonde Moulin, une dame que l'on cite ici beaucoup. Il y a le «milliardaire magnifique», le «bourgeois comme il faut», les savantes collections didactiques, les «découvreurs» et les «spéculateurs». Une répartition actualisée par Vera Zolberg en 1992. Sa vision me semble plus réaliste. Les traditionalistes, qui ont des générations formatrices derrière eux, s'opposent aux imitateurs, qui suivent le vent, aux excentriques ne devant satisfaire aucune conformité sociale et à la «haute marginalité». Ces derniers groupes (qui finiront paradoxalement relayés à la fin en cas de succès par les traditionalistes) ont tendance à se confondre de par leur appartenance fréquente à des minorités religieuses, nationales ou sexuelles. 

A partir de là, les trois auteurs actuels construisent. Les collectionneurs se font jour, en tenant compte de leurs contraintes de temps et d'argent (les auteurs ont oublié le manque de place, lancinant pour les amateurs boulimiques). Mais le capital culturel joue aussi. Le résultat souhaité vise à une satisfaction mêlée d'inquiétude. Il règne «la peur de de tromper». Tout ce petit monde (enfin presque tout, selon moi...) veut entrer dans un groupe socialement désiré. Avec ce que cela suppose d'échanges divers, quand on habite dans une grande ville. A la page 98, le livre montre du reste, graphique à l'appui, que les détenteurs d’œuvres d'art tendent à davantage s'engager socialement, voire à développer une activité bénévole (A suivre...).

Photo (AFP): Des arbres du Suisse Ugo Rondinone au moment de la FIAC parisienne de 2016. Il faut des galeristes pour produire de telle pièces. Elle appartiennent bien sûr au 0,6 pour-cent du cher (au dessus de 50 000 euros).

La suite du texte se trouve une case au dessous dans le déroulé.

Prochaine chronique le mercredi 18 janvier. Le bédéiste Tardi expose à Genève.

 

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