Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Mais qu'est-ce donc qu'un cénacle?

Il y a des mots qui ont mauvaise réputation. Ainsi en va-t-il de cénacle. "Si d'aventure il réapparaît sous la plume d'un de nos contemporains", nous préviennent d'emblée Anthony Glinoer et Vincent Laisney dans "L'âge des cénacles", "c'est pour dénoncer l’œuvre occulte d'un groupuscule ourdissant quelque complot." 

Comme souvent, les choses ont pourtant bien commencé. Utilisé dans le sens de "cercle", le substantif apparaît en 1829. Il part d'un poème signé Sainte-Beuve, un homme aujourd'hui nettement moins lu que respecté. "Le Cénacle" fait l'éloge d'un groupe d'auteurs romantiques réunis chez l'alors jeune Victor Hugo. On ne peut pas dire que l'auteur pèche par modestie. Le mot restait jusque-là réservé à la salle où Jésus-Christ avait institué l'eucharistie. Autant dire que les amis de Sainte-Beuve, pour filer la métaphore alimentaire, ne se prennent pas pour la queue de la cerise...

Aucune visibilité extérieure 

Evidemment , le phénomène avait des précédents. Il lui manquait un nom. Glinoer, un chercheur canadien, et Laisney, un professeur parisien, font partir les cénacles des beaux esprits réunis au XVIIIe siècle chez le baron d'Holbach. Ils n'appartiennent ni à un salon, ni à une coterie. Il manque d'une part l'hôtesse et de l'autre un but pratique. Misogynes, les cénacles du XIXe siècle développent uniquement des idées. Ils ne publient pas de revues. Ils n'organisent pas d'expositions. Ils n'ont aucune visibilité, à l'instar des cafés. Ici pas de règles. Pas de programme. Nous nous situons aux antipodes du mouvement surréaliste des années 1930 avec ses adoubements, ses manifestations publiques et ses exclusions spectaculaires. Autant dire qu'un cénacle reste dure à dater. Quand émerge-t-il? Quand disparaît-il? Mystère. Tout se passe dans l'ombre. 

La part littéraire reste très majoritaire dans les groupes étudiés par les historiens, qui ont choisi de procéder par typologie plutôt que d'adopter un déroulé chronologique. La chose peut se comprendre au "grenier d'Auteuil", que tiennent les Goncourt, ou aux "jeudis" d'Emile Zola, même si les deux frères furent de grands collectionneurs et si l'auteur de "Nana" défendit les impressionnistes. Dans un cénacle, le mot l'emporte toujours. Il s'agit de gloser. De théoriser. De préconiser. Cela n'empêche pas Eugène Delacroix (qui tient un journal intime) ou d'autres peintres d'y trouver leur (petite) place. En demi teinte, si j'ose dire.

Les "Barbus" et les "Nabis"

Deux cénacles cités dans les quelque 706 pages de l'ouvrage demeurent cependant picturaux. Le premier a sombré dans l'oubli. Il mériterait pourtant son historiographe. Il s'agit des "Barbus" de l'atelier de David. Ces dissidents voulaient (déjà) revenir à ce que l'art avait de plus primitif. Le maître, doté d'un caractère odieux, les chassa vite. Ces trouble-fête produisirent peu. On ne possède ainsi aucun tableau de leur "leader" Maurice Quays, mort à 24 ans en 1802 ou 1803. L'homme n'en a pas moins frappé ses contemporains avec son attribut pileux et son grand manteau rouge, à une époque où l'on restait poudré et en bas de soie. 

L'autre cénacle artistique bénéficie en revanche de tous les égards. C'est celui des "Nabis" dont firent partie Bonnard, Vuillard et notre Vallotton national. "Nabi", rappelons-le, signifie "prophète". Autant dire qu'on revenait au sens religieux. Il n'y avait portant chez ces gens nul prosélytisme, ni aucun désir de présenter des œuvres en commun. Il faut dire qu'ils tiennent un peu de la queue de comète. Les mouvements picturaux suivants se présenteront de manière plus cohérente, plus groupée et plus agressive.

Trop long, bien trop long...

Tout cela se révèle intéressant, certes, mais tout de même assez ardu. Longuement pensé sans doute, le livre aurait mérité un vrai éditeur. Autrement dit un monsieur discutant avec ses auteurs, les conseillant et qui, si le besoin s'en fait sentir, manie une solide paire de ciseaux. C'est beaucoup trop long. Avec des digressions. Des redites. Un ton plutôt sinistre. Un abus de notes final. Tout cela sent l'université, avec ce qu'elle peut développer comme poussière. L'arme qu'il eut fallu à l'éditeur serait finalement moins une machine à tailler qu'on bon aspirateur.

Pratique

"L'âge des cénacles" d'Anthony Glinoer et Vincent Laisney, aux Editions Fayard, 706 pages. Photo (DR): Des "Nabis". De gauche à droire Ker-Xavier Roussel, Edouard Vuillard, Romain Coolus et Félix Vallotton.

 

Quand Federico Zeri s'interroge sur les faux

C'est un monument de l'histoire de l'art, mais un monument presque anépigraphe, autrement dit dépourvu de textes. Federico Zeri (1921-1998) aura finalement très peu écrit. Il faut dire que la carrière de cet Italien au physique de "condottiere" s'est déroulée à l'écart des milieux académiques, dont il pensait grand mal ("dans les universités, on n'enseigne rien, on crée de l'aveuglement"). Zeri se sentait à l'aise devant un public plus simple, ce qui en fit d'ailleurs un personnage médiatique. Il faut oser qualifier de faux le "Trône Ludovisi", l'un de marbres grecs les plus vénérés, devant une caméra de télévision... 

Est-ce pour cette passe d'armes, restée sans effet (le trône trône toujours dans un musée romain) que les Manuel Payot sortent aujourd’hui "Qu'est-ce qu'un faux?" Ou le besoin d'un titre un peu sensationnel? La question des falsifications, qu'il ne faut pas confondre avec les mauvaises attributions d’œuvres anciennes, n'occupe qu'une partie de cet ouvrage composite, formé de textes de conférences et de questions-réponses à la radio-TV tessinoise. L'homme parle ici tout autant, si ce n'est plus, des rapports entre l'art chrétien d'Occident et d'Orient (ce dernier lui paraissant momifié ou pour reprendre ses ternes "lyophilisé").

Un ouvrage joyeux et festif

A son habitude, Zeri digresse beaucoup. Ses intérêts ne se limitent pas aux beaux-arts classiques. Les stars hollywoodiennes de jadis, de Clara Bow à Bette Davis, se retrouvent convoquées alors qu'il parle des tableaux de Raphaël ou des peintres anglais du XIXe siècle. L'Egypte antique est "off limits". Il ne faut enseigner que"once in the while". Des anglicismes. Mais Zeri fut l'homme du Musée Getty avant de se brouiller avec lui... pour une histoire de faux. 

Inutile de le dire que le livre se révèle joyeux et presque festif. Ce qu'il y a de bien avec Zeri, dont il faut recommander le "J’avoue m'être trompé" (Le Promeneur, 1995), c'est que le lecteur se sent d'un coup intelligent. Un sentiment plutôt agréable, n'est-ce pas?.

Pratique

"Qu'est-ce qu'un faux?", de Federico Zeri, Manuel Payot, 215 pages.

Prochaine chronique le dimanche 16 décembre. Le British Museum londonien se lance dans la pornographie japonaise.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."