Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Macula réédite "Les enfants de Saturne" des époux Wittkower

Crédits: DR

Les artistes sont-ils des gens à part? Constituent-ils une espèce biliaire (ou bilieuse), marquée par la figure de Saturne? Aristote le pensait dans l'Antiquité. Jean Clair le croit encore aujourd'hui. Il suffit de citer le titre d'une seule de ses expositions, «La mélancolie». Au XXe siècle, Margot (1902-1995) et Rudolf Wittkower (1901-1971) tendaient plutôt à faire la part des choses. Ils n'en ont pas moins intitulé leur énorme livre, paru pour la première fois en 1964, «Les enfants de Saturne».

Conçu en grande partie par Margot, puis rédigé à quatre mains avec son mari, l'ouvrage tient de l'étude biographique. Depuis les ouvrages de Giorgio Vasari (1550 et 1568), les vies d'artistes constituent des collections d'anecdotes, voulues éclairantes. Il s'est du coup créé, par regroupements et par recoupements, une typologie du grand créateur, avec ses variantes. Les Wittkower peuvent ainsi séparer les mauvais garçons (Cellini, Caravage, Tassi...) des simples ambitieux (Titien...) ou des insupportables (avec en tête Michel-Ange). Tous ont vécu dans l'excès, signe d'un talent exceptionnel. Celle-ci a pu les amener au meurtre, au viol ou alors au suicide, comme pour le malheureux architecte Borromini qui a longtemps orné les billets de 100 francs suisses.

Une lecture simple et claire

Le couple raconte très bien. C'est une série d'histoire passionnantes. Elles offrent un bain d'air frais après tant de décoctions universitaires. Ces dernières proposent en effet une histoire de l'art basée sur les idées, excluant du coup les œuvres et les hommes. La différence se sent du reste lorsque le lecteur passe du texte, traduit il y a longtemps par Daniel Arasse (1944-2003), auquel la littérature artistique doit également des textes très importants (1), à la postface actuelle de François-René Martin. Du coup, le verbiage et la manie de la citation d'autorités refont surface. C'est Hibbard par-ci et Pevser par-là. Regardez comme je suis savant. 

Je préfère pour terminer reposer la question de fond. Tous les artistes sont-ils saturniens, du moins jusqu'à la Révolution, puisque les Witkkower en sont restés là pour éviter l'imagerie romantique? Eh bien non! Rubens ou Boucher étaient des gens normaux. Et son précoce triomphe, qui allait durer plus de soixante ans, n'était pas monté à à la tête du Bernin. «La conduite du Bernin comme mari, père, ami et homme du monde fut exemplaire.» Il s'agit de ne pas confondre les signes extérieurs du génie avec le génie lui-même. 

(1) De Daniel Arasse je citerai, réédités en poches, «On n'y voit rien» ou «L'Annonciation italienne».

Pratique 

«Les enfants de Saturne», de Margot et Rudolf Wittkower, traduit par Daniel Arasse, postface de François-René Martin aux Editions Macula 620 pages.

Photo (DR): Un autoportrait du Bernin. Son fabuleux succès de sculpteur ne lui est jamais monté à la tête.

Texte intercalaire.

 

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