Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Lucienne Peiry refait l'histoire de "L'art brut" et de sa résonnance actuelle

Crédits: Couverture du livre

Certains livres ne sont pas définitifs. Il se trouve de nouvelles choses à dire. Ou alors, il convient de mettre leur texte à jour. Il y a de ces deux éléments dans la nouvelle version de «L'art brut» de Lucienne Peiry, que reprend Flammarion. L'historienne de l'art en avait proposé une première mouture en 1997. Il s'est passé bien des choses depuis. La femme a occupé de 2001 à 2011 la tête de la Collection de l'art brut à Lausanne. Elle en a été de 2012 à 2014 la «directrice de la recherche et des relations internationale». La création de nouvelles œuvres, dues à des artistes souvent inconnus en 1997, a par ailleurs suivi son cours... 

Directeur historique de la Collection, confiée à Lausanne par son inventeur Jean Dubuffet, Michel Thévoz préface l'actuel ouvrage avec sa virulence coutumière (1). Il remarque surtout qu'entre l'art officiel des artistes et celui, souterrain, des créateurs bruts, il subsiste une frontière étanche chez les critiques, alors que la porosité entre les deux modes s'accentue sur le plan pratique. En regardant les illustrations de cet ouvrage de 400 pages (mais de petit format), le lecteur constate effectivement des ressemblances entre le Facteur Cheval et Jean Tinguely, le très coté Julian Schnabel et August Walla ou l'officielle Annette Messager et Jeanne Tripier. Le petit jeu des analogies pourrait aller très loin. Basquiat relève à mon avis en partie de l'art brut.

L'émergence des vieillards 

Il faut dire, et le texte de Lucienne Peiry tourne en grande partie autour de ce thème, que le monde a changé. D'une part, l'intérêt pour cette seule expression véritablement pauvre a connu une étonnante progression. «Confidentiel durant la période de l'après-guerre, l'Art Brut, compte, moins de soixante ans plus tard des musées et des fondations, des ouvrages et des revues, des reportages et des archives.» De l'autre, les centres de création se sont déplacés. Les fous, les marginaux de naguère ont en partie été remplacés par les vieillards, ces nouveaux exclus de la société (2). L'art brut a aussi créé ses vedettes. De Louis Soutter (mais s'agit-il bien là d'un homme répondant aux critères formulés par Jean Dubuffet?) à Josef Wittlich ou à Henry Darger, elles sont nombreuses, avec ce que cela suppose de forme reconnaissable. Certains pourront ainsi dire, en découvrant la couverture de l'ouvrage de Lucienne Peiry: «Tiens, elle a choisi un Antonio Roseno de Lima!» 

Clair, simple, le texte reste un peu scolaire. L'auteur explique les choses. Très abondante, l'illustration propose de petits images possédant le mérite d'être éclairantes. Il y a un dictionnaire des principaux créateurs à la fin. Bref. Un excellent ouvrage pour débutants. Après le latin sans larmes, voici l'art brut pour les Nuls. 

(1) Michel Thévoz provoque en disant qu'en 1937 l'exposition allemande sur «L'art dégénéré» voulue par Josef Goebbels reste, selon lui, la seule à donner le même poids à l'art brut et à celui des artistes alors considérés comme contemporains. Triste paradoxe pour le Vaudois!
(2) A mon âge, j'en fais donc partie.

Pratique 

«L'art brut», de Lucienne Peiry, nouvelle version, aux Editions Flammarion, 400 pages, 500 illustrations.

Photo (couverture du livre): L'un des personnages à paire d'yeux multiples d'Antonio Roseno de Lima. Il est permis, pour continuer le petit jeu des rapprochements, de penser au potrait de la marquise Casati, photographiée dans les années 1920 par Man Ray.

Texte intercalaire.

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