Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Louis Binz raconte son histoire de Genève à partir des quatre éléments

Crédits: Centre d'Iconographie genevoise

Il faut faire attention aux titres. Ils ne sont jamais innocents. Le gros livre posthume de Louis Binz (1930-2013), que l'on a longtemps connu professeur à l'Université et directeur de recherches aux Archives d'Etat, ne se présente pas comme «l'histoire» de de Genève. Il s'agit là d'«une histoire» de la cité. La chose sous-entend qu'il en existe d'innombrables autres possibles. Depuis Jacob Spon (1647-1685), elles n'ont du reste pas manqué. Avec les petits ennuis que peuvent vous valoir des écrits éminemment politiques. «L'histoire de Genève des origines à l'année 1691» de Jean-Antoine Gautier se vit censurée à l'époque pour avoir dévoilé des secrets d'Etat. Son auteur était mort depuis bien longtemps quand les neuf tomes en parurent entre 1896 et 1914. 

Rien de tel ici, bien sûr! Louis Binz, qui avait déjà sorti une «Brève histoire de Genève» en 1981 (c'était d'ailleurs pour une fois vrai, 80 pages!) souhaitait l'étoffer, sa retraite venue. Mais il n'avait pas envie de suivre des routes toutes faites. Elles finissent par creuser des ornières. «Mon désir était de présenter les modes de vie et de pensée des siècles disparus autrement qu'en suivant les étapes du temps.» Pas de chronologie, donc!

L'eau, pour commencer 

Il fallait trouver un autre fil. Ce n'est au final pas celui des saisons, mais en répartissant la matière selon les quatre éléments. Un chapitre initial sur l'eau (ce qui ne surprendra pas si l'on sait que «Les monuments d'art et d'histoire du canton de Genève» ont commencé en 1997 par «La Genève sur l'eau») devait en précéder d'autres sur le feu, l'air et la terre. Le tout après quelques pages liminaires, naturellement! Louis Binz traitant avant tout les XIVe, XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, il fallait bien amener son lecteur de Jules César aux luttes de la ville (ou du moins d'une de ses factions) contre la famille de Savoie au Moyen Age. 

Les dernières années de Louis Binz ont été marquées par des par de graves souci de santé et des problèmes de vue. A partir de 2006, il a reçu régulièrement Serge Desarnaulds, qui le pressait de mener à bien son projet, dans un studio du Bourg-de-Four. Le disciple recueillait les mots du maître, qui citait souvent de mémoire. Louis Binz écrivait à la main le résultat de la conversation, qui l'avait amenée à développer tel ou tel point. Serge a ensuite retranscrit les textes sur ordinateur. Et puis, le professeur est mort, et le travail d'édition qui a commencé. S'y sont associés Barbara Roth-Lochner, Marc Neuenschwander et Jean-François Pitteloud. Il leur a notamment fallu retrouver les sources auxquelles Louis Binz avait puisé.

Un caractère presque oral 

Sorti l'automne dernier avec un joli papier et une mise en page soignée, l'ouvrage se sent de ces aléas. Son caractère presque oral l'amène à de constantes digressions. Il s'agit de libres propos, remis en forme pour la publication. L'eau reste le chapitre le plus construit. Le plus abouti. Mais il a fallu y faire rentrer bien des choses, des latrines aux étuves, des bains publics aux fontaines, de l'hygiène au jet d'eau. Louis Binz s'amuse au passage du pamphlet de Geneviève Heller («Propre en ordre»), paru en 1979. «Devenue un carcan, la propreté étouffe, assourdit, asservit. Il faut susciter un jaillissement, un éclatement», écrivait alors l'historienne. Eh bien, elle a dû être comblée depuis! 

La suite, qui condense en un seul chapitre les trois autres éléments, apparaît un peu plus confuse, même s'il est clair que tout se tient entre l'air, la terre et le feu. Les sorcières (urbaine, Genève s'est montré un peu moins dure pour elles que le reste de la Suisse, plus campagnard) vont ainsi de pair avec le «petit âge glaciaire», le droit romain, les franchises, la mendicité ou ce Consistoire qui s'appliquait à faire de Genève, enclavée dans des terres catholiques, une nouvelle Jérusalem, protestante comme il se doit.

Une lecture qui doit en suivre d'autres 

C'est là que le lecteur novice se rendra compte qu'avant de parcourir «une» histoire de Genève, il vaut mieux en avoir découvert les autres, plus systématiques. Plus sagement ordonnées. Je recommanderais ainsi celle publiée en 1974 sous la direction (pourtant savoyarde) de Paul Guichonnet. Comme Louis Binz le dit lui-même dans son avant-propos, elle apparaît «de lecture plus facile» que le monument d'Anne-Marie Piuz et Liliane Mottu-Weber de 1990 intitulé «L'économie genevoise de la Réforme à la fin de l'Ancien-Régime», XVIe-XVIIIe siècles». Et cela même si Genève a toujours été une ville d'argent!

Pratique 

«Une histoire de Genève, Essais sur la cité», de Louis Binz, recueillis par Serge Desarnaulds, aux Editions La Baconnière, 315 pages.

Photo (Centre d'Iconographie genevoise): La gravure de Michel Bénard, daté 1591, qui sert de couverture au livre de Louis Binz.

Prochaine chronique le lundi 23 janvier. La Suisse, décor de cinéma international. Un gros livre illustré a paru sur le sujet.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."