Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Les mots gays de l'Ancien Régime en France

Vous sentez-vous "non-conformiste"? "Infâme? "Lutin"? "Bougre"? Commettez-vous le "péché philosophique"? Vous conduisez-vous "à la turque"? Etalez-vous "le beau vice"? "En êtes-vous", tout simplement? Les expressions ne manquaient pas pour désigner le sexe au masculin, sous l'Ancien Régime. On ne parlait cependant pas d'homosexualité. Le mot n'eut choqué personne, mais il n'existait pas. Il faudra attendre les années 1870 pour voir apparaître ce terme, né de l'accouplement monstrueux d'une racine latine et d'une autre grecque. Ce sera le fait des médecins, qui succéderont aux juges et aux inquisiteurs comme arbitres des bonnes mœurs. 

Ces formules, et bien d'autres souvent très imagées, se retrouvent dans "Espadons, mignons & autres monstres" de Jean-Luc Hennig, récemment sorti de presse. Il s'agit d'un livre énorme, qui rassemble le produit d'innombrables lectures. Celles-ci sont d'ordres divers. Il y a des rapports de police, mais aussi des extraits de romans vendus sous le manteau, surtout au XVIIIe siècle, quand la liberté de pensée précédera les lois. Saviez-vous qu'il existe un "Diable au corps" de 1786? Il n'est pas dû au jeune Raymond Radiguet, mais à un certain André de Nerciat. Notez, ce que Hennig ne nous dit pas, que l'ouvrage a alors paru à Genève...

L'Italie et les Jésuites

Fruit d'énormément de recherches, menées en partie aux bibliothèque de Genève (encore!) et de Lausanne, l'ouvrage n'offre aucun déroulé historique. Celui-ci reste sous-jacent. Au fil des pages, le lecteur sent le passage d'une Antiquité permissive à une chrétienté répressive. La transition demeurera lente. L'empereur byzantin Justinien condamnera l'acte en 533. La fatwa de l'Eglise tombera au XIe siècle, un peu avant que Rome s'intéresse aux sorciers. Ceux-ci se fondaient jusque là aussi dans le paysage. 

Dès lors, tout devra se commettre dans le secret, ou du moins la discrétion. Une chose se révèle commune à tous les pourfendeurs de sodomites (pourquoi sodomites, on ne sait pas, la Bible restant imprécise à ce sujet...). Le mal vient d'ailleurs. D'Italie pour les Français. Des pays musulmans pour les chrétiens. De l'Antiquité dès le XVIIIe siècle. Même en expurgeant les lectures classiques destinées aux élèves des Jésuites (accusés d'être homosexuels par leurs adversaires, à cause de leur manie de la fessée), il était impossible de ne pas voir que les soldats de la Légion thébaine allaient deux par deux...

"Crimes imaginaires"

Mais de quand date le monde gay (le qualificatif existait vers 1700, on disait alors "gai")? Hennig le précise au détour d'un chapitre, puisque le but reste d'évoquer des mots. La naissance s'effectue à la fin du règne de Louis XIV, mort en 1715. Le pieux roi a la chose horreur, mais son frère Philippe multiplie les gitons. D'où d'obligatoires indulgences, qui profitent aux nobles, les manants risquant encore le bûcher. Une peine Dieu merci rarement appliquée. La police se met surtout à tenir des registres. Quelques hauts personnages se retrouvent discrètement fichés, dont le flamboyant marquis de Villette. Le petit peuple peut ainsi dire de l'homosexualité: "En France, les Grands, en Espagne les moines, en Italie tout le monde." 

La fin (provisoire) d'"Espadons, mignons & autres monstres" se situe en 1791, au moment de la Constitution. Le commerce entre hommes passe dans les "crimes imaginaires", comme la sorcellerie ou le blasphème. Autant dire qu'il cesse d'être punissable. La France vit alors quelques années de liberté. D'ailleurs je vous donne en mille. La première scène littéraire de "fist fucking" date de 1795. Elle figure dans "La philosophie dan le boudoir" de Sade. Notons cependant que si le cul est masculin, le petit poing se révèle féminin.

Le "jeu du reversis" 

L'ouvrage se dévore avec plaisir, même s'il ne se lit pas d'une main. On a souvent connu Hennig marinant dans une homosexualité à l'ancienne. Pasolini plus Caravage, avec un zeste de Jean Genet. Le genre dolorosif qu'affectionne un Dominique Fernandez octogénaire. Ici, l'auteur se montre enjoué et drôle. Une meilleure façon, finalement, d'être efficace. Hennig gagne à tout coup au "jeu du reversis", pour reprendre un des mots cités pour ne pas le dire.

Pratique

"Espadons, mignons & autres monstres" de Jean-Luc Hennig aux Editions du Cherche-Midi, 525 pages. Photo (Steeve Iuncker Gomez): Jean-Luc Hennig, qui signe cette fois un livre très enlevé.

Prochaine chronique le samedi 1er février. Fragonard triomphe à Karlsruhe, en Allemagne, une ville idéale du XVIIIe siècle.

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