Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les lointains bleus du voyageur Daniel de Roulet

Je ne sais pas si vous regardez souvent de près un paysage peint par un artiste flamand ancien. Si votre réponse se révèle affirmative, vous me direz que le premier plan reste naturaliste, avec plein de plantes en couleurs. L'arrière donne déjà dans des verts plus conventionnels. Et «Tous les lointains sont bleus». Ils se perdent ainsi dans le ciel. Sans doute Daniel de Roulet y a-t-il pensé en titrant son dernier livre, qui réunit divers textes de voyages. Des récits glanés dans ses carnets des quarante dernières années. 

Daniel de Roulet, la dernière fois que je vous ai vu, c'est ce printemps à la remise des Prix de la Ville de Genève. Vous avez obtenu celui de littérature. Comment l'avez-vous ressenti?
D'une manière très particulière. J'accomplissais un voyage Patagonie-Alaska, en évitant les Etats-Unis que je connais trop bien. J'étais avec ma femme. J'ai reçu l'annonce. Au départ, je n'avais pas envie d'interrompre mon périple. Les jurés me comprenaient. Mais j'ai tout de même senti que leur faisais un affront. J'ai donc sauté à Genève depuis le Salvador. Je me sentais complètement déphasé. J'étais étonné de revoir des gens que je pensais avoir quitté pour des mois et plus encore de me retrouver pour quelques minutes au Salon du Livre. Je n'avais pas la tête à ça. Et j'ai éprouvé une impression encore plus bizarre en me retrouvant peu après au Salvador. 

Comment avez-vous commencé à bourlinguer?
Professionnellement. Vous savez que j'ai été informaticien près avoir abandonné l'architecture. Je prenais tout de même des notes. C'était pour moi. J'avais l'impression de tenir un journal. Quand je me suis attelé à un choix de textes pour «Tous les lointains sont bleu», j'ai puisé dans ce matériel. J'ai finalement peu récrit ce que je relisais. Maintenant que je vois le livre imprimé, je me dis que j'aurais dû pratiquer davantage de retouches. Le chapitre sur la révolution au Nicaragua tient vraiment du simple rapport. 

Selon quels critères avez-vous établi votre choix, présenté au lecteur de manière chronologique?
Franchement, j'ai pris le moins mauvais. J'ai sélectionné les récits qui me semblaient pouvoir intéresser quelqu'un d'autre que moi. Il n'y a là aucuns états d'âme. Je ne suis pas du genre Frédéric Amiel, dont j'ai courageusement lu un certain nombre de pages avec une rage totale. S'infliger les cas de conscience d'Amiel, c'est de l'auto-punition. 

Eprouvez-vous du plaisir à voyager?
Oui. Mais quand je rentre, l'exaltation retombe assez vite. Il faut dire que je prends pas vraiment des vacances. En remontant récemment les Amériques, je me suis rendu compte qu'un aussi long itinéraire reste impossible sans un travail bien préparé chaque veille au soir. 

Il faut dire que vous vous infligez des buts pénibles. «Tous les lointains sont bleus» commence ainsi par un récit turc épouvantable. Et vous fréquentez volontiers les anciens camps de concentration, allemands ou russes...
J'avais déjà publié «Vacances à Auschwitz» à Genève, chez Metropolis... Et j'ai en réserve d'autres visites de ce genre, qui restent donc inédites. Je pense que voyager doit aussi aider à comprendre le siècle. Cela fait partie de l'éducation. Il ne faut pas se boucher les yeux. Suivant où vous allez, vous comprenez par exemple jusqu'où sont allés les massacres d'Indiens. Jusqu'au dernier d'entre eux. L'apprendre conserve la mémoire de ces gens-là. Je pense que se déplacer physiquement aide à avoir une appréhension des drames de l'histoire qui ne soit pas simplement livresque. C'est ce que j'ai ressenti à Kolyma, en Sibérie, il y a quelques années. 

Qu'est-ce qui a changé dans le voyage, depuis que vous arpentez la Terre?
La limite du voyage est aujourd'hui fixée par Internet. Avant, je ne me souviens plus. Je me demande presque comment je faisais. Il y avait bien sûr la carte. Maintenant, je sais que le Nord et le Sud ne forment pas les bords de cette carte. Il n'y a plus de bords et, de toute manière, le centre du monde se situe toujours où vous vous trouvez. 

Voilà pour la théorie. Mais la pratique?
L'Alaska ne constitue plus l'ultime frontière. L'Alaska s'est en plus rapproché. Tenez! Des bateaux de croisière descendent maintenant de là vers New York. La glace est rompue. Dans dix ans, il n'y aura plus d’obstacles à cause du réchauffement terrestre. 

Votre premier départ, au fait?
J'avais 4 ans. Je suis parti voir la mer, ce qui était extraordinaire, en 1948, pour un fils de pasteur romand. Je me souviens que c'était près de Toulon. Aujourd'hui, tout le monde a admiré la mer au moins une fois. Je ne connaissais plus qu'une personne n'ayant jamais fait l’expérience. Elle est aujourd'hui décédée.

Pratique

«Tous les lointain sont bleus» de Daniel de Roulet aux Editions Phébus, 256 pages. Photo (Olivier Vogelsang): Daniel de Roulet, voyageur et... coureur à pied.

Ce texte accompagne celui, situé immédiatement plus bas dans le déroulé, sur un autre livre de voyageur. J'ai rencontré Alexandre Friederich pour "Fordetroit".

 

 

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