Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Les lettres romandes selon Quentin Mouron

Il a commencé par ce qu'on appelle "un premier roman remarqué". Légèrement autobiographique, comme il se doit. A moité Canadien, l'autre moitié Suisse, Quentin Mouron a ainsi pu vendre, en plusieurs éditions, quelque 6000 exemplaires d'"Au point d'effusion des égouts". Un succès dont la littérature romande n'a pas l'habitude, surtout pour un auteur de 22 ans. C'était en 2011. L'année suivante, le débutant récidivait avec "Notre-Dame de la Merci", une fiction se situant dans l'hiver nord-américain. L'écho restait un peu moindre, mais il aura néanmoins fait rêver nombre d'écrivains œuvrant entre Genève et Délémont.

Quentin Mouron revient en cet automne 2013 avec un ouvrage racontant ses deux premières saisons en territoire littéraire. Toujours publiée par Olivier Morattel, la chose se présente sous l'appellation de roman. La part d'invention reste  faible. Il ne faut pourtant pas voir là un récit à clés. "Quand je parle d'un personnage réel dans "La Combustion humaine", je donne son nom". Les oreilles de certains politiciens genevois doivent tinter. Les pages sur une soirée réelle donnée à Genève en l'honneur de Joël Dicker se révèlent dévastatrices pour Charles Beer ou Sami Kanaan (voir notre extrait plus bas).

Axé autour d'un personnage fictif d'éditeur, "La Combustion humaine" dénote une expérience vécue de l'intérieur.
C'est clair. On pouvait parler d'exotisme pour mes deux premiers romans, qui se situaient l'un aux Etats-Unis, l'autre au Canada. Cette fois, nous sommes tout proches. Je raconte ce que j'ai pu apprendre, ici, sur le milieu culturel et les réseaux sociaux. J'ai commencé par emmagasiner par immersion des impressions. Puis le protagoniste, un éditeur ayant perdu la foi, s'est mis en place.

Vaillant-Morel vous reste pourtant étranger. Ce n'est pas vous.
Allez savoir! Il s'agit peut-être de mon Mister Hyde. Nous avons en tout cas des points de contact. Certaines de ces tirades pourraient sortir de ma bouche, dans la vie quotidienne.

"La combustion humaine" offre une particularité pour un roman. Il ne comporte aucun dialogue. Aucune action. A la dernière page, Vaillant-Morel en reste au même point qu'à la première
A un passage près... Il a réalisé, en allant faire ses courses dans une grande Migros genevoise, toute l'inanité de sa production. Le grand public ne dépassera jamais, côté lectures, les pages "people" des hebdomadaires spécialisés.

Ce phénomène n'empêche pas le petit monde des éditeurs suisses-romands de se prendre pour l'univers entier.
Exact. Mais c'est le propre de la plupart des milieux culturels. Un ami musicien, établi à Berlin, était frappé de la pertinence pour son entourage de certaines choses dites dans le livre. Il pratique pourtant une autre discipline et vit dans une capitale.

Quelles sont ici les réactions des intéressés?
Bizarres. Les uns me reprochent des libertés avec la réalité dans ce qui s'annonce pourtant comme une fiction. D'autres se montrent déçus. Ils avaient espéré un pamphlet. Je n'y parle que par la bande des choses qui fâchent, comme les prix littéraires ou les subventions, avec ce qu'ils supposent de copinage. "La Combustion humaine" n'a cependant rien d'un règlement de compte. Je dirais même qu'il s'agit d'un ouvrage que je voulais écrire avant de devenir aigri. Je n'ai pas envie d'utiliser le livre pour vomir de la bile.

Vous parlez aussi au passage de la presse, ou de ce qui en reste.
Là, j'aurais pu aller plus loin. Elle m'a pourtant accueilli, mais cette fois d'une manière étrange. Beaucoup de ses membres m'ont écrit individuellement afin de me dire qu'ils aimaient "La Combustion humaine". J'ai été invité discrètement sur plusieurs plateaux. Il y a eu quelques articles. Assez peu. J'ai finalement l'impression d'avoir été aimé un peu en cachette. Il y a eu, à tous les sens du terme, beaucoup de retenue.

Mais comment Olivier Morattel, qui est après tout éditeur, a-t-il pris ce portrait-charge de son métier?
Bien. Sans être d'accord avec tout ce que j'avançais, il m'a soutenu. Le résultat a pourtant abouti à une forme de sanction à son égard au niveau des subventions, même si "La Combustion humaine" a été aidé par la Ville de Lausanne.

Vous dites de votre protagoniste, Vaillant-Morel, qu'il a un besoin fou de reconnaissance. Est-ce aussi votre cas, Quentin Mouron?
Oui, je pense. Il s'agit en tout cas d'un moteur. Surtout au début. On veut bel et bien se distinguer de la foule. Après, ce désir va s'atténuant. Mais je le connais suffisamment bien pour avoir désiré lui consacrer plus de cent pages.

Vous vivez à Lausanne. Le livre se déroule à Genève.
Parce que je connais mieux le milieu littéraire genevois, peut-être davantage tourné vers la France. Et puis, quand on est à moitié Canadien, on se dit que Genève, Lausanne ou Montreux c'est un peu la même chose. Trois villes de taille moyenne tournant autour d'un unique lac.

Que faites-vous maintenant?
Je tâtonne pour mon quatrième livre. Il me semble bon d'en avoir toujours un sur le feu. A part ça, je continue mes études à Lausanne. Français et philosophie. C'est peu utilitaire comme choix, mais au moins cela me laisse du temps.

Comment vous situez-vous par rapport à Joël Dicker, dont vous avez prononcé l'éloge à la Maison de Rousseau?
Je suis plutôt du genre blouson de cuir. Il paraît que c'est peu vendeur. Je ne me présente pas comme un gendre idéal.

Pratique

"La Combustion humaine", de Quentin Mouron, aux Editions Olivier Morattel, 115 pages. Photo (DR): Quentin Mouron, sans le blouson de cuir. Notez le nom sur le T-shirt.

La soirée Dicker racontée par Quentin

Extrait, page 77. Soirée pour Joël Dicker à la Maison de Rouseau et des écrivains.

"Sur ces entrefaites, les néons s'étaient éteints, et c’est dans une lumière vague, tamisée, qu'étaient entré Dicker et les invités d'honneur. Morel avait d'abord distingué Quentin Mouron qui était mal habillé et titubait un peu. "Qu'est-ce que ce petit con fout là?", avait-il grogné à l'oreille de Valjus, qui avait haussé les épaules. "Et voilà le grand prêtre, tiré à quatre épingles", avait commenté Morel, alors qu'entrait Charles Beer, "voilà à qui ressemble un socialiste moderne!" "Et voilà Bérurier", tandis que Sami Kanaan fermait le cortège. "On se demande ce qu'ils vont pouvoir raconter", souffla Valjus. Après que Doris Jakubec, qui présidait la cérémonie, eut fini son introduction, Kanaan était monté à la tribune et, très peu à l'aise - d'autant moins qu'il avait avoué d'emblée ne pas avoir lu le bouquin - avait débité des platitudes qui se voulaient spirituelles. Ne voulant sans doute pas avoir l'air moins ridicule que son prédécesseur, Charles Beer avait lui aussi avoué ne pas avoir lu le livre, mais c'était déclaré impatient de le faire. Puis il avait récité ces lieux communs mâtinés de pédantisme qui lui assuraient une réputation d'orateur de premier ordre. Mouron était ensuite venu parachever le spectacle, balbutiant un éloge mal préparé, faisant la part belle aux plaisanteries faciles, et dont la différence avec les autres était qu'il avait lu le livre. Ces trois clowns expédiés, Dicker était monté à la tribune pour un discours improvisé - et un peu plat - qui fit poliment larmoyer l'assistance. "Voilà qui est fait! Allez, maintenant la bouffe. Banzaï!"

Prochaine chronique le mardi 15 octobre. Le sculpteur céramiste Jean Fontaine expose à l'Ariana. C'est l'en fer (en deux mots) sur terre.

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