Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les Italiens du XVIe siècle aimaient la peinture facétieuse

L'art est une chose sérieuse. Du moins pour la plupart des amateurs et (et là, le phénomène devient inquiétant) des créateurs. D'où des tonnes d'explications justificatrices vous faisant tomber les chaussettes. Vous noterez par exemple que la psychanalyse a fait son lit dans l'histoire de l'art. Ceci au moment même où bien des gens ont cessé de croire au docteur Freud et à certains de ses disciples. On n'y a jamais cité en la matière autant d'auteurs particulièrement graves. 

Dans un énorme livre, pourvu d'une quantité de notes en fin de chapitre, qui ont le défaut d'effrayer les lecteurs, Francesca Alberti s'emploie au contraire à dédramatiser. Non, l'art de la Renaissance italienne, du moins jusqu’à la Contre-Réforme (active à partir des années 1560) n'était pas engoncé, voire plombé par une volonté de dignité! Son ouvrage s'intitule d'ailleurs «La peinture facétieuse» et son sous-titre annonce la couleur. Nous allons avec elle «du rire sacré du Corrège aux fables burlesques du Tintoret». Il s'agit pour l'universitaire de démêler ensuite ces deux notions. Rien de commun entre la joie céleste de l'un et l'ironie mordante de l'autre.

Le haut et le bas

Docteure en histoire de l'art, Francesca Alberti est aussi historienne tout court. Autant dire qu'elle s'appuie sur nombre de textes d'époque. Tout se voir vérifié. Prouvé. Etayé. Il se fait juste que, jusqu'aux recherches récentes d'Eugenio Battisti (publiées en 1962) ou celles de Bert W, Meijer (imprimées en 1971), un respect momifiant entourait les grands maîtres du XVIe siècle, de Giovanni Bellini au Parmigianino. Ce qui pouvait sembler souriant, voire comique, se voyait éludé, ou réservé à la caricature. Et encore! «Léonard de Vinci avait une intelligence trop haute pour s'arrêter à des rapprochements frivoles, uniquement destinés à provoquer le rire», écrivait ainsi en 1899 Eugène Münz. Le rire a en effet quelque chose de bas. 

Il reste bien sûr, de nos jours, un sentiment de supériorité du tragique. Il suffit de lire les programmes mortifères proposés par certains théâtres subventionnés. Mais en fils d'hommes (et de femmes) du Moyen-Age, les gens de la Renaissance avaient la plaisanterie facile, et souvent gaillarde. Il s'est ainsi développé un art réservé aux chambre nuptiales. Un genre qui, sans aller jusqu'au grivois, devait plutôt inciter à la procréation. On reconnaît son expression à des tableaux allongés en CinemaScope, qui ornaient vers 1500 les têtes de lit.

L'allégresse du Corrège 

Francesca Alberti commence son texte par des généralités. Puis elle commente de manière approfondie une poignée d’œuvres choisies pour leur représentativité. Deux artistes se voient favorisés. Il s'agit donc du Corrège (1489-1534), qui a essentiellement travaillé à Parme, et de Jacopo Robusti, dit le Tintoret (1518-1594), suractif à Venise. Avec ses visions paradisiaques, le premier a surtout voulu montrer la joie, celle des bienheureux au Paradis. L'homme était bien conscient de ce qu'il faisait ainsi. Il jouait avec son propre nom, Antonio Allegri, allegro signifiant bien sûr en italien allègre. Un peu déclassé par les amateurs au profit du Titien, son grand aîné, Le Tintoret avait développé pour sa part un goût discret de la parodie. Les déesses peintes par son rival devenaient chez lui de triviales courtisanes. 

Le livre peut sembler long. Très long. Trop long même. Il eut été bon qu'un éditeur cadre un peu l'auteure et la fasse penser à d'éventuels lecteurs. Il ne s'agit pas moins là d'un ouvrage novateur. Un ouvrage aussi iconoclaste que «La sexualité du Christ dans l'art de la Renaissance et son refoulement moderne» de Leo Steinberg, publié en français par Gallimard en 1987. Le Russo-Américain jouait ici avec la présence, ou non, des voiles du pudeur sur l'Enfant. Jusqu'en 1550 environ, les artistes montraient ses parties génitales pour bien illustrer le fait que Jésus s'était fait homme. Un comcept devenu plus intellectuel depuis la prude Contre-Réforme. Défense de regarder de trop près. Et il n'est pas de pires aveugles que ceux qui ne veulent pas voir.

Pratique

«La peinture facétieuse» de Francesca Alberti, aux Editions Actes Sud, 480 pages légèrement illustrées. Photo (Metropolitan Museum of Art, New York): Un tableau célèbre de Lorenzo Lotto, «Vénus et Cupidon». Ce dernier pisse sur sa mère en faisant passer son jet au travers d'une couronne. Un joli sujet de tableau nuptial.

Prochaine chronique le samedi 24 octobre. L'Antikenmuseum de Bâle montre de manière spectaculaire l'épave d'Anticythère, coulée vers 70 av. J.-C. Il se trouvait là ce qui passe pour le plus vieil ordinateur du monde.

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