Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Les îles d'Anir émergent grâce aux Barbier-Mueller

La Fondation culturelle Barbier-Mueller a lancé il y a quelques années un important programme de recherches et de publications, avec l’appui de la maison d’horlogerie Vacheron Constantin. Le but est de documenter, pendant qu’il reste temps, des populations ayant échappé aux ethnologues. Il s’agit de minuscules entités, à la production artistique méconnue. Celles-ci peuvent aussi bien se situer en Afrique qu’en Océanie ou en Asie. 

Plusieurs volumes, d’une taille, d’un poids et d'un prix raisonnables, ont ainsi paru. On se souvient au livre sur les Gan, publié par l’Italienne Daniela Bagnolo en 2011. Il avait donné lieu à une exposition au Musée Barbier-Mueller. Le dernier tome en date de la collection se voit consacré aux îles Anir, qui nécessiteraient une loupe pour se voir sur une carte géographique. Situées à l’est de la Nouvelle-Irlande, les îles couvent cent dix kilomètres carrés à elles deux. Une surface de deux tiers inférieure au canton de Genève. Quant à la population, elle se limite à environ 2000 personnes.

Une société pour le moins complexe 

Antje S. Denner a étudié les mythes, l’organisation sociale et le fonctionnement pratique de cette micro-société. La chercheuse a passé deux ans sur place, en additionnant les périodes passées à Anir (ou Feni, pour reprendre l’appellation autochtone) entre 2001 et 2011. Autant dire qu’elle domine un sujet complexe. Ce n’est parce qu’on est peu nombreux qu’on doit se révéler simples à étudier. 

Le texte constitue l’approche la plus fidèle possible d’un monde fluctuant. Depuis les années 1920, le territoire s’est christianisé. Catholique au départ, il se voit aujourd’hui courtisé par des missionnaires pentecôtistes. Or, si la religion romaine tolérait beaucoup de pratiques animistes, soigneusement canalisées, il n’en va pas de même pour des protestants quelque peu sectaires.

Du travail pour le lecteur

Les gens d’Anir n’en perpétuent pas moins des rites. Il y a des masques pointus, couvrant de feuilles les participants jusqu’aux genoux. Des danses. Des spectacles. Des sociétés secrètes, et qui le demeurent même pour Antje S. Denner. «Du fait de son côté performatif, l’art anirien n’est ni réactif, ni purement cumulatif. Chaque danse ou représentation «am furis» est différente. Chacune est adaptée à la situation du moment et au contexte du rituel, de sorte à intégrer le passé et le présent en donnant un sens pour l’avenir.» 

Bien fait, l’ouvrage n’en demeure pas moins d’un abord difficile. Le lecteur ne sait rien au départ. Il lui faut emmagasiner, puis retenir, une somme considérable de notions complexes. Elles se révèlent de plus étrangères à la pensée occidentale. Et il y a le vocabulaire spécialisé, regroupé à la fin sous forme de glossaire. Autant dire que «Les îles d’Anir» exige un certain effort.

Conserver la mémoire 

Le problème se révèle en fait complexe. Il s'agit d'être lu, bien sûr, mais aussi de préserver une mémoire aussi large et précise que possible. Ce qui n'est pas dit va se perdre. On peut penser aux travaux ethnographiques effectués au XIXe siècle par le Français Alphonse Pinart. Le type même de l'homme bien élevé. Il passe son temps à dire au lecteur qu'il ne veut pas l'ennuyer avec des détails. Or ces détails, il est le premier et le dernier Occidental à les avoir connus. Quelques décennies après son passage, les Kodiak d'Alaska étaient assimilés.

Pratique

«Les îles d’Anir», d’Antje S. Denner, Hazan/Fondation culturelle Barbier-Mueller, 176 pages. Photo, la couverture du livre.

Prochaine chronique le mercredi 3 juillet. Le Louvre montre Giotto.

 

 

 

 

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