Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Les "Historiettes" de Tallemant, ou le XVIIe à poil

C'est un XVIIe siècle paillard, libertin, coloré et jeune. Quand Gédéon Tallemant des Réaux, insouciant héritier d'une banque protestante, se met à l'ouvrage en 1657, la Ville l'emporte sur la Cour. Versailles reste un pavillon de banlieue. On s'est beaucoup ennuyé chez Louis XIII. La régence d'Anne d'Autriche a apporté des turbulences bienvenues. Tout se passe cependant dans les salons des "précieuses", que Molière rendra "ridicules". Leur gaieté mondaine restera de surface. La France connaît une lente remontée catholique, qui flirtera avec l'intégrisme sous Louis XIV. 

L'immense manuscrit des "Historiettes" de Tallemant, aujourd'hui conversé à Chantilly, restera inédit. "Son auteur savait bien qu'il faisait partie des choses impubliables", explique à Genève le professeur Michel Jeanneret, qui en signe l'actuelle édition, précédée d'une longue préface. Le texte aurait pu se voir lu à un public choisi, à l'instar des lettre de Madame de Sévigné. "Cela ne semble pas avoir été le cas. Tallemant connaissait, par l'emprisonnement, puis l'exil de Bussin Rabutin, le risque d'une telle forme de diffusion. Il semble bien qu'il ait écrit ces milliers de pages pour lui-même, avec un secret désir de revanche posthume."

Sexualité débridée 

Celle-ci restera longue à venir. Converti pour sauver sa peau, Tallemant meurt en 1692. Les feuillets se retrouvent dans une vente aux enchères de 1803. Trente et un ans plus tard, Louis Monmerqué prend le risque de le publier, caviardé. "Il n'était pas question d'imprimer les passages sulfureux, où règne la sexualité la plus débridée chez les hommes comme chez les femmes, mariés ensemble contre leur gré." L'ouvrage n'en fit pas moins scandale. Le Grand Siècle ampoulé de Corneille et de Racine redevenait celui du poète Scarron, auteur du "Roman comique". Un moment où l'on bâfre et où l'on baise, dans les termes les plus crus. "Le langage du XVIe siècle n'avait pas encore été corseté par l'Académie, qui l'a appauvri par goût le bienséance." 

Non seulement les mots sont lestes, mais la phrase relâchée et la construction inexistante. Tallemant empile ses historiettes, "sans jamais en dégager une quelconque morale". Elles viennent au fil de sa plume. "Le ton reste celui de la conversation." On pense, en plus expéditif, aux lettres qu'envoie la Princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, et où elle raconte avec verdeur les scandales de la Cour. Saint-Simon, qui viendra plus tard, mettra plus de soin à ordonner ses "Mémoires", eux aussi impubliables de son vivant. Si Tallemant nous fait la peinture d'un temps, il s'agit bien d'un tableau pointilliste.

Une version actuelle réduite au tiers 

"L'auteur a connu environ les deux tiers des personnages dont il parle", explique Michel Jeanneret. Henri IV, qui ouvre les feux, est mort neuf ans avant la naissance de Tallemant en 1619. Le provincial n'arrivera en plus à Paris qu'en 1634. "Beaucoup d'anecdotes lui ont été racontées, notamment par la marquise de Rambouillet vieillissante. Elle avait été la plus illustre des précieuses, tenant un salon où les beaux esprits se rencontraient." Il y a donc des ragots de seconde main, voire de troisième. Tallemant en soutient certains. Mordicus. Il en dément d'autres. "Closer" ne ferait pas mieux de nos jours. 

Reste que ces historiettes méchantes et drôles doivent s'absorber par petites gorgées. L'édition intégrale de La Pléiade, en 1960, comptait 2100 pages. Il fallait la réduire à l'intention d'In folio. C'est la tâche à laquelle s'est attaché Michel Jeanneret. "J'ai coupé les deux tiers du texte, enlevant avant tout les faits se rattachant à des gens dont le nom ne dit plus rien à personne."

Mots expliqués 

Ce sont surtout les notes savantes d'Antoine Adam qui ont triqué. "Il y a cinquante ans, il n'y avait pas de limites à celles-ci. Adam les avaient développées à l'infini. Il a fallu en enlever les quatre cinquièmes". Il y a cependant un ajout compensatoire. Michel Jeanneret explicite en bas de page les mots ayant disparu de la langue française. Ou ceux qui ont changé d'acception. Une "corde" est ainsi une certaine quantité de bois à brûler et le "cravate" un soldat de cavalerie légère...

Pratique

"Historiettes" de Tallemant des Réaux, Choix et présentation de Michel Jeanneret, aux Editions Folio classiques, 914 pages. Photo (DR): Ninon de Lenclos. La plus célèbre courtisane du XVIIe siècle et l'une des premières athées déclarées fut une intime de Tallemant, qui lui consacre tout un chapitre.

Prochaine chronique le dimanche 16 mars. Le Museum Rietberg de Zurich se penche sur les grands maîtres de la sculpture africaine. 

 

 

 

 

 

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