Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les églises de Paris de 1900 à nos jours. Quelles architectures?

Crédits: Photo tirée du livre

Si l'on parle aujourd'hui des musées comme des «cathédrales du XXIe siècle», c'est bien parce que la grande église ne constitue plus le projet architectural par excellence. La chose ne signifie pas qu'on ne bâtisse plus d'édifices destinés au culte, ici catholique. Le prouve un gros livre comme «Paris et ses églises de la Belle Epoque à nos jours», publié chez Picard par un collectif d'historiens sous la direction d'Isabelle Renaud-Chamska. L'ouvrage bénéficie de l'appui des Chantiers du Cardinal, fondé en 1931. Il sera d'ailleurs beaucoup question du haut-prélat Jean Verdier au long de l'ouvrage. 

Tout commence en effet bien mal pour l'Eglise en France au XXe siècle. La Loi sur les Congrégations de 1901 est suivie par la la Séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905. La République se veut laïque. Elle l'est alors jusqu'à l'anti-cléricalisme. Quel sera l'avenir? Dans la capitale, l'Etat prend en charge Notre-Dame, dont il semble difficile d'affirmer qu'il se soit bien occupé depuis. La Ville hérite des églises construites jusque là. Même credo. Elles sont aujourd'hui quasi à l'abandon. Si les catholiques veulent créer de nouvelles chapelles, alors que la banlieue croît alors à toute vitesse, à eux de se débrouiller. «Longtemps considérée comme inique (1), la loi de Séparation a appauvri l'Eglise, mais elle lui a donné une grande marge de liberté», affirme l'introduction. Il faudra cependant trouver l'argent, par des collectes populaires ou en tirant la sonnette de riches familles «conscientes de leur devoir». Les bâtiments à édifier se trouvent presque toujours dans des zones pauvres, voire parfois misérables.

Chantiers ralentis 

Cette gêne matérielle va entraîner des constructions meilleur marché, utilisant parfois des matériaux de récupération. Elle ralentira surtout les travaux. Certains, interrompus par la guerre de 14, ne se verront menés à terme que dans les années 1930. Idem pour ceux entrepris après la Crise de 1929, qui n'arriveront parfois à bout touchant que vers 1960. C'est là qu'interviennent les Chantiers, créés au pire moment. «Le cardinal Verdier avait eu l'intuition que Paris et sa banlieue naissante se déchristianiseraient si chaque fidèle n'avait pas un lieu de prière et de célébration à moins de 500 mètres de chez lui», écrit l'actuel directeur général des Chantiers Jérôme Tolot. Il fallait donc fédérer les efforts à l'aide d'une caisse commune.

Il s'est construit au final un nombre considérable de bâtiments depuis 1905. Le livre actuel en présente 75. «Toutes les églises paroissiales avec la plupart de leurs chapelles annexes et une sélection de chapelles privées», indique Isabelle Renaud-Chamska. Elles se retrouvent classées par époques, la situation sociale, la liturgie et finalement le goût ayant beaucoup changé en un peu plus d'un siècle. Le parcours commence avec des édifices traditionnels qui, comme dans les entreprises commerciales actuelles, tentent de «faire mieux avec moins». Il y a jusqu'au début des années 1950 de belles réussites dans le genre classique. Elles vont de Notre-Dame du Travail, qui reprend volontairement la structure métallique de l'usine, à Sainte Odile ou Saint-Christophe de Javel. De bons artistes, pour la plupart très cathos, y travaillent. Le peintre Maurice Denis donne la spectaculaire abside de du Saint-Esprit, où travaille aussi Jean Dupas. Le sculpteur Henri Bouchard se donne à font sur le tympan de Saint-Pierre de Chaillot.

Le temps de l'enfouissement 

Après Vatican II, le flottement commence. Mai 68 approche aussi pour l'Eglise, du moins en apparence. Elle se contentera en fait d'un «aggiornamento» tirant toujours plus à droite. On parle alors d'«enfouissement». Le lieu de culte doit se faire le plus discret possible, se terrant parfois sous une barre d'immeuble neuve. D'aucuns se demandent même si la réunion dans un appartement ou un coin d'usine ne reviendrait pas aux origines chrétiennes. C'est le degré zéro de l'architecture, comme dans les nouveaux lotissements. Notons que ce goût de l'essentiel (mais qu'est-ce au juste que l’essentiel?) se retrouve au même moment dans les lieux de concerts, privés de toute décoration. Le livre montre quelques églises épouvantables. Elles tiennent de la cantine en Allemagne de l'Est ou de la classe d'école. Une croix au mieux sert d'indication dans la rue. Mais après tout les pharmacies ne se distinguent-elles pas aussi par une croix verte? 

Depuis 1990, on assiste à un renouveau si ce n'est du spectaculaire du moins du visible. Il s'agit de se montrer face à l'islam triomphant, même si les auteurs préféreraient sans doute se voir coupés en tranches plutôt que de le confesser. Mario Botta construit une cathédrale à Evry, qui reste hors des limites du livre. Le clergé refait appel à de vrais architectes. Des artistes se voient à nouveau sollicités, même si c'est pour des participations minimales. Le livre montre des autels (l'autel a dû se voir déplacé après Vatican II au milieu de l'église) de Marc Couturier. Des interventions de Pierre Buraglio. Il y a même à Saint-Eustache un triptyque de Keith Haring et une Chapelle votive des charcutiers (nous sommes à côté des anciennes Halles) décorée par John Armleder. Un timide renouveau. Tout reste néanmoins très dépouillé, pour ne pas dire nu. Il faut avoir la foi chevillée au corps pour se sentir ému par ce qui s'est tant éloigné du grand théâtre de la foi. 

(1) Le livre reste bien évidemment très proche de l'Eglise.

Pratique

«Paris et ses églises de la Belle Epoque à nos jours», sous la direction d'Isabelle Renaud-Chamska. Textes d'Antoine Le Bas, Eric Lebrun, Isabelle Saint-Martin et Claire Vignes-Dumas aux Editions Picard, 416 pages.

Photo (Tirée du livre): Saint-Marcel. Le clocher-narthex de 1993 complète l'église de 1966.

Un autre compte-rendu de livre suit.

Prochaine chronique le dimanche 8 janvier. Christa de Carouge triomphe au Kunsthaus de Zoug.

 

 

 

 

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