Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Les Couleurs du Paradis perdu", ou le Valais fossilisé par la photo

Crédits: Robert Doebeli/Photo tirée du livre "Les couleurs du Paradis perdu"

Le Paradis sert-il à autre chose qu'à se voir perdu? C'est la question globale posée par l'exposition de la Médiathèque de Martigny jusqu'au 23 décembre. Notez qu'à en croire le livre accompagnant la manifestation, enfin sorti à Genève chez Slatkine, l'Eden subsiste pour certain. Il se trouverait même en Valais. Une sélection des titres publicitaires recherchés sur Internet avec les mots clés «Valais paradis», en mars 2016, l'a retrouvé partout dans le canton. La publicité le promet aussi bien à Saas-Fee qu'à Nendaz, à Riederalp ou même à Crans-Montana. Je veux bien que la réclame serve à gentiment arrondir les angles, mais tout de même... Notez que tout reste affaire de goût. J'ai été traîné par mes fonds de culotte, enfant, sur les montagnes valaisannes, et ne ne m'en suis jamais vraiment remis. 

L'ouvrage, qui complète l'exposition proposée par Nicolas Crispini, ne concerne cependant pas la brûlante actualité des vals (ou des vaux, si vous préférez) d'Anniviers ou d'Hérens. Le photographe genevois y montre comment, par une habile construction intellectuelle, les habitants de régions de montagne sont devenus ceux du Vieux-Pays. Une sorte de réserve d'Indiens qu'il s'agit de préserver, contre leur gré s'il le faut. N'oublions pas que Marguerite Burnat-Provins, la grande défenderesse des villages intacts, a été à l'origine du Heimatschutz de 1905 en créant ici la Ligue de la beauté. Et c'est le Heimatschutz qui empêchera, dès 1907, la construction d'un «ascenseur» permettant d'arriver en haut du Cervin. Pensons aussi que Maurice Chappaz a encore ébranlé son canton souvent bananier en publiant «Les maquereaux des cimes» en 1976...

Peinture et photo en miroir 

Afin de rendre les Alpes valaisannes plus séduisantes, les peintres, puis les photographes ont travaillé en miroir dès le début du XXe siècle, un peu comme du côté de Pont-Aven, en Bretagne, mais avec moins de talent. Plus encore que l'exposition, le livre permet de juxtaposer des œuvres parentes. Il faut dire que nous sommes, avec «Les Couleurs du Paradis perdu», dans le domaine de l'autochrome mis sur le marché par les frères Lumière en 1907. Il était désormais permis de montrer les teintes du Vieux-Pays, du moins approximativement. Sans tirages papier possibles, la plaque de verre sensibilisée aux féculents de pomme de terre ne retenait que des couleurs adoucies. Il fallait en plus faire poser les modèles. On restait du coup dans le pictorialisme, très populaire à l'époque. Et un art considéré comme mineur cherche généralement ses modèles dans le grand art. 

Robert Doebeli, l'autochromiste (j'ose le néologisme) le plus représenté dans le livre, s'inspire ainsi d'Edmond Bille. D'Alfred Dumont (un monsieur bien oublié). D'Albert Gos. L'ouvrage propose de nombreux rapprochements, tantôt allusifs, tantôt imitatifs. Projetées sur écran lors de soirées, ces images devaient dépayser les spectateurs tout en leur montrant des choses connues. Le tout avec une bonne dose d'idéalisation. Pas de place dans ce Valais rural en costumes du dimanche pour le monde moderne et ses miasmes esthétiques. Aucune voiture. Pas d'ouvrier. Pas ne constructions nouvelles. Si ceux-ci ont bien été documentés, c'est par le biais du noir et blanc. Il en ira ainsi jusque dans les années 1980. La couleur reste réservée à la publicité ou à ces amateurs distingués que sont les utilisateurs de l'autochrome, puis dès les années 1940 de la pellicule allemande Agfacolor (1).

Désacralisations actuelles 

Le livre ne se termine pas avec ces images pastel, l'Agfa ne connaissant pas non plus les tons vifs. Nicolas Crispini a laissé une large place à aujourd'hui, où la couleur s'est si bien généralisée chez les professionnels que le regardeur ne la remarque plus. L'ouvrage comporte donc «in fine» des œuvres de Nicolas Faure, un pionnier du genre, de Matthieu Gafsou, d'Alain de Kalbermatten et bien sûr de Nicolas Crispini «himself». Leurs désacralisations, montrant parfois un tourisme standardisé, se terminent avec Yann Gross, également connu pour ses reportages amazoniens. Son «Horizonville» a révélé en 2005 un canton où l'on peut vivre à l'américaine, peut-être parce qu'il tient un peu du Far West. Un retour en arrière demeure-t-il possible? Oui, apparemment. "Les couleurs du Paradis perdu" contient aussi une série très "art contemporain" de Walter Niedermayr, datée de 2005. L'homme travaille par temps gris sur une Alpe déserte, dont il montre des détails aux allures de peinture abstraite. Une manière de revenir aux sources, tout en éludant la couleur. 

L'ouvrage est bien fait. Il comporte des textes. Mais pas trop. Il regroupe aussi un choix de citations anciennes et modernes. Leurs mots sont comme des regards différents. Après tout, quatre fleuves distincts ne coulent-ils pas dans le paradis biblique? 

(1) Les premiers films de fiction allemands en couleurs, sous Hitler, seront ainsi en Agfacolor.

Pratique

"Les couleurs du Paradis perdu", de Nicolas Crispini, aux Editions Slatkine, 176 pages. L'exposition reste à la Médiathèque Valais, 15, avenue de la Gare, Martigny, jusqu'au 23 décembre. Tél. 027 607 15 40, site www.mediatheque.ch Ouvert tous les jours, sauf dimanche, de 13h à 18h.

Photo (Robert Doebeli): La chapelle du Lac Noir, entre 1907 et 1930. Le photographe se rappoche de tableaux d'Albert Gos.

Prochaine chronique le mardi 6 décembre. Le Musée du Luxembourg célèbre à Paris le peintre Fantin-Latour, mort en 1904.

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