Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Les années "Vogue" de Bettina Ballard, entre Paris et New York

Crédits: Image tirée du reportage consacré à Bettina Ballard par "Life" en 1951.

Elle n'a sans doute pas été une «impératrice de la mode», mais la journaliste a porté une petite couronne tout de même. Bettina Ballard (1905-1961) a servi de taupe à «Vogue» avant la guerre, puis dès 1945. Elle était l'Américaine du bureau parisien, coiffé par Michel de Brunhoff (le frère de Jean, et en quelques sorte l'oncle de Babar). Une Yankee francophone et francophile, pleine d'indulgence pour les incompréhensibles moeurs françaises. A-t-on idée de sortir d'un déjeuner à quatre heures de l'après-midi? 

Bettina parle peu d'elle-même dans «In My Fashion», sorti en 1960 et dont la traduction vient à peine de paraître. Pas de récit d'enfance développé. Aucune vie privée. A peine le lecteur apprend-il, en 450 pages, qu'elle doit à un moment épouser un architecte, dont il ne saura même pas le prénom. A part les années de guerre, passées à la Croix-Rouge, tout se concentre ici sur la mode, de Paris et de New York, mais aussi de Madrid ou de Rome. L'oeil extérieur de Bettina lui a permis de découvrir assez vite qu'il existait après 1950 une création anglaise (Norman Hartnell, Victor Stiebel...) et surtout transalpine (Pucci, Simonetta...). Notons cependant qu'elle écrit aussi: «L'Italie ne prendra jamais la place de la France dans la mode». On ne peut pas tout prévoir...

Distance teintée d'humour

«Ma carrière dans la mode a été accidentelle». Le livre donne d'emblée la couleur. Bettina Ballard aurait pu vivre sans elle. Tout au long du livre (qui est en plus fort long), le lecteur sent en elle une distance teintée d'humour. Il n'y a pas que des vêtements féminins dan la vie. Rien à voir avec une Diana Vreeland, dont elle fait un portait nuancé. Rien de caractériel non plus, même quand il lui faudra quitter son poste. Il y a assez de gens insupportables comme cela dans la couture, que Bettina compare dans son avant-propos au monde politique. «L'une comme l'autre voient s'affronter des individus avides de pouvoir et à l'ego démesurés.» Nous voilà prévenus! 

Ce qui frappe cependant, c'est que l'Américaine finisse par le tolérer par force. Surtout chez les gens qu'elle admire. Si le chapitre qu'elle consacre à Christian Dior, l'astre qui surgit d'un coup en 1947 (mais Bettina l'avait repéré comme modéliste chez Lucien Lelong), se révèle en empathie avec un homme charmant, celui sur Chanel apparaît déjà mitigé. Mais que ne dit pas l'auteure, même si c'est avec légèreté, de ses rapports avec Balenciaga (pourtant un ami personnel), avec la New-Yorkaise Valentina (un monstre d'orgueil) ou Charles James (génial, mais angoissé). Idem pour les photographes. Si Erwin Blumenfeld (1) est un rêve et Horst P. Horst un amour (2), comment tenir le coup face à un Irving Penn qui entame sa mise en place le matin pour prendre son premier cliché, après avoir absorbé un médicament choc, aux alentours de 17 heures?

Un monde sous excitants 

Le monde de la mode vit en effet sous excitants. Bettina n'ose pas trop le dire. Elle publie son livre en 1960, à l'intention d'un public américain conservateur. Et puis, la plupart des gens restent vivants, voire actifs, au moment où sort avec succès «In My Fashion». La seule exception est Christian Bérard, qu'elle vénère et dont elle collectionne les oeuvres. Avant-guerre, elle avait eu un soupçon quand il avait fait un coma dans les toilettes dames (une petite erreur!) de Maxims', alors qu'il portait sur lui le porte-monnaie pour régler l'addition. Est plus tard venu l'aveu. L'artiste se révélait incapable de livrer des dessins promis. Il l'entraîna chez lui, où elle se fit mettre sous le nez son attirail d'opiomane. Bérard mourra de ses excès en 1947. Il y a aura des obsèques grandioses, ce que Bettina jugera normal «dans la mesure où Bérard était aussi l'héritier de Borniol, la plus grosse entreprise de pompes funèbres de Paris». Mais Bettina se reprochera aussi, par ses commandes futiles, de l'avoir empêcher de devenir le grand peintre qu'il annonçait... 

Ce qui frappe en effet au long du livre, dont certains chapitres se révèlent supérieurs à d'autres, c'est cette lucidité. Le regard sur les Français profitards qui «se débrouillent» en contournant les restrictions d'après-guerre par rapports aux Anglais, si respectueux de ces dernières. La grande pitié pour les perdants, comme la duchesse d'Ayen qui fut sa collaboratrice à «Vogue». Elle a vu son fils tué par les Allemands et son mari partir dans un camp, tandis qu'elle-même était en prison. Une femme détruite. Il y a ainsi des chutes de paragraphes terribles. Bettina s'attarde sur les fêtes de l'été 1939 et son séjour à la neige de 39-40, en citant beaucoup d'invités. Le lecteur apprendra quelques lignes plus bas que deux d'entre eux ont été tués plus tard, qu'un est devenu collaborateur sous l'Occupation et que les autres vont bien, merci. Notez que la mode l'imprègne tout de même. Lors d'un passage tragique, le ciel menaçant ressemble, avec ses nuages noirs, à un chapeau de Balenciaga sur un tailleur gris...

Une Joan Crawford sympathique 

Tout cela peut sembler lointain. Un âge d'or où la couture n'a pas été chassée par le prêt-à-porter (même si Bettina parle très bien de celui de la 7e Avenue à New York). Une époque où il subsistait un grand monde plein de marquises et de princesses. La mode restait une religion avec ses rites et le sérieux qu'ils impliquent. Pas une foire (d'empoigne), pleine de «fun». Morte en 1961, Bettina n'a pas connu cette évolution. Notons que la sortie française très tardive de son livre a su séduire un journal aussi opposé à son univers que «Les Inrocks». Cela prouve que tout n'est pas perdu. Il commence en plus avec une belle préface, où Frédéric Mitterrand compare cette femme anguleuse et sèche, avec une mèche blanche dans ses cheveux sombres, à «une Joan Crawford qui serait sympathique» (3). Un tour de force. L'actrice était un monstre. Mais un monstre avec qui Bettina aurait certainement su «dealer». 

(1) Je ne résiste pas à rapporter l'anecdote. Pour ses débuts à «Vogue», Blumenfeld avait dû portraiturer la guindée milliardaire Mrs Harrison Williams, future Mona Bismarck. Une tâche difficile. Il lui a dit «Maintenant, Baby, vous détendez-vous et être belle pour moi, d'accord?» Le résultat fut époustouflant, laissant tout le monde ravi.
(2) Horst a ainsi disposé de quinze minutes pour mettre en valeur un mannequin en robe de lamé or. Madeleine Vionnet, une reine de la couture détestant la presse, ne prêtait pas plus longtemps. Un bon tirage récent au platine de cette icône de la photo doit aujourd'hui valoir dans les 50.000 dollars. La dernière fois que Bettina a vu la robe, c'était dans les collections du Metropolitan Museun de New York.
(3) Mitterrand dit aussi qu'Anna Wintour «est monde de la mode ce que Staline est à Blanche-Neige.»

Pratique

«In My Fashion», de Bettina Ballard, traduit par Alexis Vincent, aux Editions Séguier, 450 pages. 

Photo (DR/Life): Bettina Ballard avec Christian Dior. Des rapports apparemment cordiaux.

Prochaine chronique le jeudi 28 juillet. Maja Hoffmann, "reine d'Arles". Que penser de son OPA sur la ville?

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