Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Le tatouage romand sous la loupe

"Depuis le milieu des années 1990, le tatouage suscite un véritable engouement dans les sociétés occidentales". Le moins qu'on puisse dire de la phrase liminaire ouvrant "L'art de tatouer" de Valérie Rolle, c'est qu'elle enfonce une porte ouverte. La chercheuse en aura heureusement d'autres pour se rattraper. L'ouvrage compte 389 pages, bien tassées. On aura rarement vu un interligne aussi serré. Dieu sait combien de feuillets devait compter la thèse, soutenue à Lausanne en 2011, avant son adaptation livresque...

L'ouvrage a beau être édité par le Ministère de la Culture et de la Communication et s'insérer dans une collection baptisée l'"Ethnologie de la France". Pas une ligne ne concerne les pays d'outre Jura. Depuis 2004, Valérie enquête sur son terrain, pour ne pas dire son terreau. Elle a vu (presque) tous les praticiens de Suisse romande, plus quelques-uns de leurs clients. Ce sont les premiers qui l'intéressent en priorité. "Comment le parcours des tatoueurs se développe-t-il? (...) Comment différencie-t-on celui qui entre dans la catégorie du "mauvais", du "bon", voire de l'artiste-tatoueur?"

Une vision extérieure

Le lecteur le comprendra vite. Même après dix ans de contacts avec ce qui constitue un métier, un artisanat et pourquoi pas un art, Valérie demeure extérieure à son sujet. Elle le voit au travers du prisme universitaire. Son ouvrage s'adresse moins à de potentiels lecteurs qu'à ses professeurs et pairs. D'où pas mal de verbiage et un abus dramatique de références. Pas une seule affirmation sans adoubement par un scientifique patenté. La thésarde enfile parfois trois noms de suite dans la même parenthèse. On peut ainsi apprendre, au début de la conclusion, que "le travail est toujours constitué de gestes dont les aspects pratiques comportent inévitablement une dimension réflexive (Crawford 2010; Sennett 2010, Bidet 2011)". Et comment peut-au fait s'appeler Bidet?

Mais revenons au sujet. Jusque dans les années 1980, le tatouage restait une pratique marginale et réprouvée. L'auteur aurait pu préciser qu'elle était alors interdite aussi bien à New York qu'au Japon ou en Nouvelle-Zélande, ses Mecque, ce qui la poussait forcément dans la clandestinité. L'exercice des aiguilles n'est du reste pas encore vraiment sorti de l'ombre. Valérie Rolle a su donner la parole à ceux et à celles (bien que les femmes restent rares dans cet univers machiste) qui travaillent en appartement. Tous les cas de figure se révèlent ici possibles. Début de carrière. Désir de choisir ses clients et d’œuvrer en paix. Profession d'appoint.

Réponses brutes

L'essentiel concerne cependant les tatoueurs et leurs apprentis exerçant dans les studios de Lausanne, Genève ou Sion. De quelle manière se sont-ils formés, surtout à une époque où tout se voulait secret? Où se fournissent-ils? Quels sont les rapports avec la clientèle? Qu'en est-il des plans de carrière, avec publications dans les revues spécialisées et apparitions dans les conventions, le plus souvent tenues par des motards? Autant de questions que de réponses. La chercheuse les a maintenues brutes, avec leurs fautes de français. Une attitude qui donne un ton condescendant à l'entreprise. Les ambitions des tatoueurs sont en fait diverses. Il faut en plus les faire coïncider avec la tenue d'un commerce rentable. Une chose qui implique beaucoup de joyeux dauphins et de tribals de taille moyenne.

Valérie Rolle compare, avec esprit, ces louvoiements avec les conditions de travail des peintres du Quattrocento. Il leur fallait répondre vers 1450 à un programme iconographique et accepter un délai de livraison. C'est loin dans le temps. L'analogie ne vexera donc personne. On pourrait plus méchamment tirer un parallèle avec les architectes modernes. Là aussi, il y a peu de stars. Les autres diplômés travaillent à la commande, quand il y en a une. Le résultat n'est supposé plaire qu'au donneur d'ordre. Vu ce qu'on voit se construire comme immeubles, les architectes sont-ils des artistes?

Filip Leu évoqué, mais pas nommé

Publié à Paris, l'ouvrage se veut anonyme. Pas un seul nom cité. Déjà décoloré (un comble pour un livre sur les tatouages!), le texte en devient de plus impersonnel. Il y a des moment où la chose frise le ridicule. Valérie Rolle parle à tout bout de champ d'un Vaudois devenu une vedette mondiale sans dire qu'il s'agit de Filip Leu, le fils de Félix et Loretta. 565.000 occurrences quand on tape sur le Web. Je me souviens de l'avoir vu exhibé naguère par ses parents, eux-mêmes dans le métier. C'était Mozart enfant. L'opération petit génie a réussi. Il fallait le raconter. S'en abstenir, c'est comme de parler, dans un album sur la peinture du XXe siècle, d'un Français d’origine espagnole qui changeait se style comme de compagne pour éviter de prononcer le mot de Picasso!

Pratique

"L'art de tatouer", de Valérie Rolle, aux Editions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 389 pages. Photo (DR): Mise en abyme. Un portrait de Filip Leu tatoué par l'un de ses confrères sur un fan de l'artiste vaudois mondialement connu. 

Quand le dessin d'enfant sème le trouble

La chose apparaît marginalement dans le livre. Il s'agit pourtant d'un vrai sujet. Au chapitre non plus des motivations, mais du choix des motifs, les tatoueurs romands interrogés se plaignent de la mode actuelle du dessin d'enfant encré en noir dans la peau. Trop naïf. Trop simple. Trop facile.

Lancée par Yann, un Parisien travaillant aujourd'hui au Canada, reprise et développée par Lionel de Nantes, cette mouvance possède surtout un défaut à leurs yeux. Elle rejette, elle renie, elle anihile des années de travail passées à obtenir les dégradés les plus subtils, les portraits les plus ressemblants, les effets de profondeur les plus illusionnistes, les couleurs les plus éclatantes. C'est un peu la même impression qu'ont dû ressentir, il y a aujourd'hui un peu plus de cent ans, les peintres académiques quand ils ont vu les fauves appliquer des couleurs pures et sans glacis sur la toile, puis les cubistes se passer d'une perspective qu'il avait été si dur de maîtriser depuis la Renaissance. Les faux dessins d'enfants, par ailleurs irréprochablement tracés sur le corps, constituent la mort du beau métier. Déjà que le tribal le mettait à mal...

Perte de repères

Ces aigreurs des praticiens dénigrent une forme encore marginale, du moins sur le plan quantitatif. Les faux dessins d'enfants plaisent moins aux nombreux de famille formant leur clientèle actuelle, bien peu rebelle, qu'à certains intellectuels jusque-là vierges d'encre. Ce style voisine en effet mal avec d'autres. On peut difficilement se montrer à la fois ingénu et rusé. N'empêche que pour une profession qui essaie de se définir comme un art, la chose jette le trouble. Elle fait perdre une confiance en soi si difficilement acquise. Le graffiti constitue, en art, moins un début qu'une fin.

Prochaine chronique le mercredi 9 octobre. La Maison de l'Histoire va proposer à Genève un cycle de conférences sur "L'argent".

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