Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le Paris "Vis-à-vis" de Gail Albert Halaban

"De l'autre côté de la rue, y'a une fille, une belle fille", chantait naguère Edith Piaf. Elle savait regarder. Le spectacle du monde ne s'arrête pas à la chaussée. Quel plaisir de surprendre ses voisins dans leur quotidien, éclairés le soir par la lumière électrique. On s'immisce un instant chez eux. Sans réel danger. Tout ne finit pas forcément par une chute du toit, comme dans "Les fiançailles de M. Hire" d'un certain Georges Simenon. 

La photographe Gail Albert Halaban aime jeter un œil sur son vis-à-vis. Elle l'avait déjà fait pour New York, sa ville d'adoption, avec "Out My Window". L'Américaine vient de rééditer son coup à Paris. Répondant à une commande de "M, le magazine du monde", cette femme de 44 ans a planifié son affaire. Il lui fallait, pour des raisons de commodité et de publication, le consentement de ses victimes. "J'ai contacté les gens par les réseaux sociaux", explique l'artiste dans "Côté Paris" de décembre 2014 (1). "Des Parisiens m'envoyaient des photographies de leurs façades. Je choisissais. En arrivant en France, je savais où me diriger."

L'imprévu intégré 

On l'aura compris. En réalité, tout le monde pose. Avec des imprévus, toutefois. L'image de couverture, qui montre les toits de la ville, avec trois fenêtres en attique au premier plan, comporte ainsi une dame avec son chat. Personne ne savait qu'elle serait là. Il a donc fallu lui courir après afin d'obtenir son consentement. Mais comme "ces reportages se sont déroulés dans une ambiance amicale", il n'y a guère eu de refus. Une fois encore, tout réside dans la manière. 

Pour son travail, Gail Albert Halaban a utilisé les grands moyens. Elle avait eux assistantes. Des éclairagistes de Hollywood avaient réglé chz ls modèles les lumières, plus fortes et plus jaunes que la normale, afin de faire ressortir les personnages derrière les carreaux. Un peu comme les cases sur un calendrier de l'Avent. L'artiste elle-même se trouvait avec son appareil dans l'immeuble d'en face, chez d'autres gens dont il avait fallu faire la conquête. Et même doublement. Eux ne seraient pas sur l'image finale!

Hopper et Hitchcock

Le résultat fait pour les uns penser à Edward Hopper, dont les tableaux viennent d'ailleurs d'inspirer un long-métrage de fiction ("Shirley"). D'autres pensent bien sûr au féroce "Fenêtre sur cour" d'Alfred Hitchcock, qui offre une méditation à la fois sur le voyeurisme et sur le cinéma. Gail s'en défend, disant qu'elle ne connaissait à l'époque ni Hopper, ni "Rear Window", ce qui semble tout de même ennuyeux pour une artiste. "Je n'avais pas vu le film avant de commencer cette série." 

En feuilletant l'ouvrage, pourvu d'un texte de Cathy Rémy et préfacé par Christian Caujolle, le lecteur se dit pourtant qu'il contribue surtout à perpétuer la classique imagerie parisienne. Rien de social. Le lecteur reste dans les beaux quartiers, composés de belles maisons anciennes, ou alors d'audacieuses architectures contemporaines. C'est le Paris de Hollywood. Il ne manque plus, dans un coin, qu'Audrey Hepburn habillée par Hubert de Givenchy. C'est aussi le Paris des riches, souvent étrangers. Un chiffre récemment paru inquiète en effet. Seul, le 20 pour-cent des Parisiens actuels habite encore à l'intérieur du périphérique!

Une imagerie très classique 

Il faut donc prendre l'album pour ce qu'il est. Un joli objet en couleurs, destiné à faire rêver. La France a beau inquiéter les autres pays, notamment sur le plan économique, sa capitale reste un aimant pour les touristes anglo-saxons de tous âges. "Vis-à-vis" de Gail Albert Halaban la donne à voir comme ils veulent la regarder. Tant pis si la réalité les déçoit parfois. Comme les revues de décoration qui en parlent, les beaux livres ne sont pas supposé refléter les laideurs du monde.

1) Bon entretien. Dommage que le mensuel ait oublié d'indiquer le nom de Gail dans le titre comme dans le texte...

Pratique 

"Vis-à-vis" de Gail Albert Halaban, aux Editions de La Martinière, 128 pages. Le livre semble un peu cher, 55 euros. Mais il est difficile de rêver à bon marché. Photo (Gail Albert Halaban/La Martinière): L'une des images, finalement très sages, de "Vis-à-vis".

Prochaine chronique le lundi 12 janvier. Le Luxembourg fait à Paris la saga des Durand-Ruel, marchands des impressionnistes. Une success story" au ton très actuel.

 

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