Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Le musée exposé" rejette notre vision de l'altérité. Condescendante!

Crédits: AFP

«Qui expose s'expose», disait ma grand'mère. Dans cette continuité, sur un plan plus intellectuel bien sûr, Jean-Loup Amselle propose «Le musée exposé». L'anthropologue y propose de libres réflexions sur un sujet finalement très étendu. Divisé en chapitres autonomes, son ouvrage va du Louvre d'Abu Dhabi et des expositions du Libanais Walid Raad aux spectacles anti-racistes de Brett Bayley. Où trouver le fil conducteur? Sans doute dans la notion de représentation des altérités. Brett Bayley, pour clore en ce qui le concerne, se fait souvent censurer. Africain blanc, il a le tort d'incarner les souffrances des Noirs. Or, dans notre univers communautarisé à outrance, pour un auteur comme Stuart Hall, des Blancs ne devraient même pas avoir le droit de photographier des corps noirs. Au secours! 

Mais revenons aux musées, qui forment tout de même la colonne vertébrale de cet ouvrage sentant l'intellectuel français à plein nez. On sait que cette invention très occidentale aime à montrer, ensemble ou séparément, toutes les cultures afin qu'elles «dialoguent». Est-ce bien légitime? Nos pays n'emprisonnent-ils pas des objets, qu'ils livrent à la contemplation en les privant de tout contexte? Des objets comme de bien entendu spoliés. On ne sort en effet guère de cette «doxa» dans cet essai. L'Occident ne saurait se révéler que prédateur et colonialiste, surtout ici vis-à-vis des peuples du Moyen Orient. Voilà qui est faire bon marché de siècles d'histoires. Jusqu'au XVIIIe siècle, c'est bien la chrétienté qui a eu peur des invasions ottomanes, garantes de servitudes...

Une volonté d'hégémonie

Dès lors, Jean-Loup Amselle, 74 ans, s'attaque à nos visions dégradantes de l'autre. Il y a d'une part l'orientalisme (dont les riches clients du Golfe se montrent pourtant amateurs friands) et de l'autre le primitivisme. L'Occident va avec eux «à l'encontre de son universalisme proclamé». Il veut ainsi rester «dominant» et «déshistorisé». Le scientifique s'insurge contre le «melting pot» prévu à Abu Dhabi. Il conteste par ailleurs en France ces trois fleurons auto-proclamés que sont le Musée du Quai Branly (l'institution vient de se voir accolée le nom de son fondateur Jacques Chirac), le Musée des Confluences de Lyon et le Mucem marseillais. «Ce qui est commun à ces trois musées de société, c'est qu'ils perpétuent, sous couvert de postures de prime abord généreuses, une vision hégémonique exercée sur les autres cultures.» 

Conclusion, «les musées ne peuvent plus se contenter d'être les temples de la civilisation occidentale.» Il leur faut se décentrer, et non pas simplement s'exporter sous une forme franchisée. Mais peut-être devraient-ils finalement disparaître sous leur forme actuelle, en «régurgitant» les œuvres autres, qui se verraient rendues au héritiers de leurs créateurs. Amselle ne précise pas lesquels. Il semble clair que dans le contexte post-colonial actuel, où les idées se doivent de suivre des idéologies, la restitution devrait correspondre aux géographies présentes. Beaucoup de conflits internes n'en subsisteraient pas moins. «Le musée pourrait être la forme suprême de l'aliénation contemporaine, en tant qu'il enferme l'identité des individus, des cultures et leurs mémoires dans hétérotopies.» Michel Foucault n'est pas loin. J'en reste donc là, en me disant que la pensée universitaire a encore de beaux jours devant elle.

Pratique

«Le musée exposé», de Jean-Loup Amselle, aux Editions Lignes, 141 pages.

Photo (AFP): La construction du Louvre d'Abu Dhabi, sur un projet de Jean Nouvel.

Texte intercalaire.

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