Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Le marché de l'art" actuel, entre Paris et Pékin

Il y a des gens qui arrivent au mauvais moment. En 2009, Patrick de Bayser sortait aux Editions du Passage son gros dictionnaire, «Le piéton de Drouot». C'était juste avant qu'un scandale n'en élime les séculaires «cols rouges», préposés aux manutentions, et que les principales maisons d'enchères désertent le lieu. Jean-Marie Schmitt et Antonia Dubrulle avaient connu le même sort quelques mois plus tôt. Leur pavé sur «Le marché de l'art» avait été bouclé en été 2008. Quelques semaines plus tard, la faillite de Lehmann Brothers mettait le monde financier cul par dessus tête. 

Nullement découragés, les deux auteurs viennent de refondre leur ouvrage afin de l'actualiser. Où en était le marché de l'art, fin 2014? Les duettistes bénéficiaient d'un double regard. Français, Ils ont installé un bureau de représentation de leur Institut d'études supérieures des arts en Chine. Dans l’œil du cyclone. C'est en effet grâce à ce pays exotique que les enchères ne se sont pas effondrées fin 2008, comme cela avait été le cas lors de la précédente crise, celle que tout le monde a oubliée, en 1990-1991.

Un triple marché chinois 

Qui aurait imaginé qu'un pays encore officiellement communiste, dont la première vente aux enchères s'était déroulée sous haute surveillance en 1992, pouvait prétendre à la première place mondiale en 2011? Et ce en développant un triple marché. Contrairement aux idées reçues, ce n'est en effet pas la création contemporaine qui y domine (sauf pour une bulle, en 2007), mais les arts calligraphiques traditionnels, éventuellement mis au goût du jour, et les porcelaines anciennes. Les Occidentaux tendent à sourire devant cette dernière forme d'art. Mais quand ils lisent qu'un vase de l'époque Qien Long (fin du XVIIIe siècle) a été patriotiquement racheté 43 millions de livres à Londres en 2010, ils se mettent à rire... un peu jaune. 

Tout au long de leur ouvrage à quatre mains, qui compte tout de même 422 pages, les auteurs vont donc opposer la situation occidentale, reposant sur des bases très anciennes, et celle de la Chine, où tout avance si vite et de manière si désordonnée que le lecteur se croirait au Far West. Si les enchères y sont encadrées, ce n'est ainsi pas le cas des galeries (il y en aurait 6200, selon le rapport 2014 de la TEFAF), dont la situation reste complexe. La Chine regorge aussi de faux. On y parle pudiquement d'«aléas». Et le livre ne dit rien des affaires de corruption et de blanchiment, qui ne constituent bien sûr pas l'apanage de l'ex-Empire du Milieu.

Une France archaïque

Face à ce bouillonnement, désordonné mais vital, la position de la France paraît encore plus crispée et archaïque en 2015 qu'en 2008. Là, Jean-Marie Schmitt et Antonia Dubrulle n'ont eu qu'à prolonger leur réflexion, en noircissant le trait. En 1950, l'étude Ader, la première du pays, réalisait un chiffre d'affaires supérieur à celui de Sotheby's et de Christie's réunis. Dans les années 60, Drouot ratait le coche en ne rachetant pas Parke Bernet à New York. Sotheby's put ainsi mettre le pied sur le continent américain. Depuis, les sœurs à la fois jumelles et ennemies ont fait des prodiges. La part de la France n'a cessé de diminuer. Elle représente aujourd'hui le 6% du marché mondial. Soit le triple seulement de celle de la Suisse (1). 

Mais que s'est-il passé de neuf, à part l'émergence chinoise, depuis 2008? Les foires se sont multipliées au détriment des galeries. Internet est intervenu, sans la violence attendue. Le contemporain a déboulé en force... sauf en Chine. Il concerne désormais les trois quarts des tractations. C'est moins le classique qui souffre (il se trouve essentiellement en musée) que le moderne. Par un phénomène de réaction à la globalisation, on a enfin connu une explosion des ventes infimes. Les vide-greniers, qui ressortent de l'économie immergée, sont 55.000 en France. De quoi faite plonger encore plus les petits commerces, auxquels ont peut assimiler les galeries de province. La plupart d'entre elles engrangent moins de 300.000 euros par an, niveau atteint par les plus riches d'entre elles. Comment tourner, en payant les artistes ou les œuvres, plus le loyer, les charges et un éventuel salaire? On assiste là à une réelle précarisation.

Une orgie de chiffres

L'ouvrage, qui a le mérite rare de parler du marché global, et non des seuls records en vente publique, est sérieux. Solide. Austère. N'en attendez pas des anecdotes croustillantes. Il comporte surtout des masses de chiffres. Il doit y en avoir 25 par page, ce qui fait un total de 10.000. Je veux bien que les chiffres «parlent». Mais on leur fait souvent dire n'importe quoi. Que comprennent-ils? Qu'excluent-ils? Pourquoi semblent-ils parfois se contredire? Et comment absorber tout ça? Le lecteur de base aurait parfois référé un texte simple, mas solidement charpenté. 

Le livre comprend par ailleurs beaucoup sigles. Nous sommes en France. Plus un certain nombre de mots spécialisés, qu'il s'agit de comprendre. Afin de combler les lacunes, Marie-Aurore de Boisdreffre et Hervé Chayette ont conçu au Puf (Presses universitaires de France) un «Que sais-je?». Précis, «Les 100 mots du marché de l'art», se révèle sec comme un coup de trique. Il est vrai que la trique servait jadis beaucoup pour faire apprendre aux élèves indociles leurs leçons. 

(1) On apprend du coup que la Suisse compte 65 maisons d'enchères (mais où ont-elles donc?), 1500 commerces d'art et que le secteur emploie 12.190 personnes. Chiffres de 2013.

Pratique 

«Le marché de l'art», de Jean-Marie Schmitt et Antonia Dubrulle à La Documentation française, 422 pages. Photo (Christie's): Christie's ne pouvait pas rater l'aventure chinoise.

Prochaine chronique le samedi 18 avril. Le Musée d'art et d'histoire de Genève met en vedette Christine Baumgartner. N'est-ce pas beaucoup pour une artiste presque inconnue?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."