Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le gros ouvrage sur "La mosaïque dans les Gaules romaines"

Crédits: RMN/MUsée du Louvre, 2017

C'est un paradoxe très français. Les amateurs d'art et d'histoire connaissent toujours plus mal outre Jura les richesses nationales que celles des pays voisins. Dans le cas des mosaïques romaines, ils ont ainsi vu celles du Bardo de Tunis (enfin un peu moins maintenant...), celles des étonnantes villas conservées «in situ» en Sicile, celles du musée d'Antakya en Turquie voire, ce qui se révèle un comble, celles de Trèves en Allemagne. Ces dernières font en effet partie des pavements gaulois dont ils ignorent le reste. 

C'est afin de combler une ignorance que Catherine Balmelle et Jean-Pierre Darmon ont publié chez Picard un gros album qu'ils jugent de vulgarisation: «La mosaïque dans les Gaules romaines». Jusqu'ici, tout restait confiné dans des revues savantes ou des livres révélant encore plus difficiles d'accès. A partir des années 1950, le très savant Henri Stern s'est attaqué à la publication du «Recueil général des mosaïques de la Gaule» seul, puis avec une équipe du CNRS. Elle poursuit le travail. Les quatorzième et quinzième tomes sont sur le point de sortir. Il faut dire qu'il y a toujours du nouveau avec l'ancien! En fin d'ouvrage, comme codicille, les auteurs citent les trouvailles importantes de 2017. Ces dernières ont eu lieu à Vienne, ce qui n'offre rien d'étonnant, mais aussi à Auch ou à Uzès. L'attention soutenue que leur a portée la presse, même généraliste, semble bon signe. L'archéologie garde le vent en poupe.

Ordre chronologique 

Catherine Balmelle et Jean-Pierre Darmon procèdent de manière non pas géographique, mais chronologique. Ils partent des premiers exemples conservés pour arriver au VIe siècle de notre ère, avec des pavements déjà chrétiens. Tout commence avec des motifs géométriques simples, tracés en noir sur fond blanc. Nous sommes vers l'an zéro. Ce que les auteurs appellent le tapis, pris dans une bordure, acquiert ensuite de l'importance. Un grand motif unique, figuratif. Ou au contraire, de petits sujets souvent mythologiques inscrits dans des médaillons. Dans ce dernier cas, les ornements décoratifs conservent leur importance, avec une fantaisie qui nous ravit souvent. 

Ces riches décors ont souvent été trouvés dans les grandes villes gallo-romaines, comme Nîmes, Lyon ou Avenches puisque la Suisse actuelle (ou du moins le Plateau) se voit prise en considération (1). Mais il y a aussi les mosaïques des villas de campagnes, où des maisons somptueuses formaient l'épicentre de vastes domaines agricoles. L'Antiquité tardive, objet d'un nouveau chapitre, commence après la «crise» du milieu du IIIe siècle. Les Barbares commencent à venir de l'Est, créant un climat d'instabilité. De très luxueuses mosaïques continuent néanmoins à se voir produites jusqu'au début du Ve siècle dans les régions préservées. Elles adoptent un style plus lourd, plus coloré et plus ondoyant, qu'il serait tentant de qualifier de baroque.

Un art très résistant 

Il y a des siècles qu'on découvre, parfois par hasard, des mosaïques. Celles, parfois magnifiques, qui ont eu la malchance de se voir exhumées avant les années 1840 n'ont généralement pas été conservées, ou alors sous forme de fragments. Un relevé parfait était effectué. Puis il y avait destruction afin de procéder à une nouvelle construction. On n'avait sans doute pas encore le moyen de les déplacer, ce qui se fait aujourd'hui en direction des musées (2). Le nombre de pièces sauvées apparaît cependant énorme. Il faut dire qu'il s'agit de la forme artistique romaine la moins menacée. Aucune récupération possible, comme c'est le cas pour les pierres, les bronzes ou les marbres. L’écroulement des murs a de plus aidé à leur préservation en les enfouissant. Seules les décorations murales, et bien sûr celles des plafonds, ont disparu. Les fouilleurs n'en retrouvent que des tesselles éparses. 

L'iconographie du livre de Catherine Balmelle et Jean-Pierre Darmon se révèle donc abondante. Elle réunit les aquarelles anciennes des pièces disparues et les œuvres conservées de Lyon à Aix en passant par Arles, Rouen ou Trèves, sans oublier les musées de sites. La qualité des documents photographiques déçoit cependant un peu. Il eut été possible d'imaginer de meilleures images. Idem pour celles que les archéologues prennent eux-même au cours de leurs campagnes. On aurait pu s'attendre de leur part à davantage de qualité. Le texte, lui, se révèle très bien. Il ne se départit jamais d'un certain sérieux. C'est de la vulgarisation, certes. Mais de haut niveau. 

(1) Pour la Suisse, il faut citer Orbe, bien sûr, mais aussi Vallon, dans le canton de Fribourg, où un immense (100 mètres carrés) pavement miraculeusement conservé se visite sur place.
(2) Les mosaïques gallo-romaines sont très dispersées. Les ensembles les plus notables se trouvent au Musée gallo-romain de Lyon, un bâtiment en bien mauvais état, au Musée de l'Arles antique, à Saint-Romain-en-Gal (en face de Vienne) ou au Musée d'Aquitaine à Bordeaux. Sans oublier Trèves, bien sûr. Nîmes va ouvrir un spectaculaire musée archéologique en 2019 en face des Arènes. Les mosaïques y ont été placées pendant la construction afin de ne pas avoir à les découper.

Pratique

«La mosaïque dans les Gaules romaines», de Catherine Balmelle et Jean-Pierre Darmon, aux Editions Picard, 360 pages.

Photo RM): Une mosaïque de Nîmes aujourd'hui conservée au Louvre.

Un autre texte sur un livre suit.

Prochaine chronique le dimanche 31 décembre. Suzy Delair, la star française de la fin des années 1940, a 100 ans.

 

 

 

 

 

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