Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le Genevois John Armleder se raconte sous formes d'entretiens

Crédits: Patrick Martin

Il est toujours là. A 68 ans et quelques jours (il est du 24 juin 1948), John Armleder a surmonté les aléas de la vie. Il n'est pas mort de l'hémorragie cérébrale qui a suivi son opération d'une tumeur à la tête. Treize mois d'hôpital, malgré tout. Le Genevois a aussi vu sa cote remonter sur le marché de l'art. Il vaut aujourd'hui entre 100.000 et 200.000 francs par toile. Le prix d'une gravure taille moyenne du Bernois Franz Gertsch. L'homme fourmille enfin de projets, ce qui constitue une manière de croire en un avenir.

Il manquait sur Armleder un livre d'entretiens. Ceci d'autant plus que l'artiste parle bien. Avec lui au moins, tout reste simple. Clair. Pas besoin de traduction en français. Une sorte d'exception dans un monde où les créateurs répètent de plus en plus ce que la critique a dit d'eux. Il lui fallait juste un interlocuteur. C'est finalement une interlocutrice. Françoise Jaunin, qui a déjà dialogué aussi bien avec Balthus que Soulages ou Penone, fait rebondir la balle. Tout s'est passé dans un salon de thé, du côté des Charmilles. Autant dire que le ton reste très urbain. Le lecteur aurait parfois aimé des questions plus acides. Des introductions de chapitres moins flatteuses. L'urbanité garde toujours un côté très convenu.

Débuts inattendus 

Au fil des rencontres, qui respectent une certaine chronologie, John Armleder parle de tout. Une enfance privilégiée dans un hôtel cinq étoiles, que sa famille finira par perdre après une faillite. L'objection de conscience, qui le conduit pour sept mois en prison. Des débuts aussi précoces qu'inattendus dans l'art, à la fin des bouillonnantes années 1960. C'était au temps de Fluxus, alors que l'adolescent faisait parallèlement de la rame avec Patrick Lucchini et Claude Rychner. Deux noms que l'histoire de l'art n'a pas retenus. «Nous partagions cette idée très importante pour nous, et bien dans l'esprit de l'époque, que tout un chacun, artiste ou non, peut très bien faire de l'art.» Après tout, pourquoi la mère de John, dessinatrice amateur très douée, n'était-elle pas supposer faire de l'art? Parce qu'elle exerçait en dilettante. 

John Armleder peut ensuite raconter à Françoise Jaunin l'aventure d'Ecart, commencée en 1969 dans les caves du Richemond. Une manière de passer du happening entre copains à la sphère communautaire. «C'est pour cela que nous l'avons appelé ainsi. Puisque désormais nous voulions pratiquer nos expériences artistiques de manière visible, ouverte et publique, cela représentait un écart par rapport à notre première manière de faire.» C'est aussi l'occasion pour le futur peintre de brosser un tableau de la Genève d'alors, frileusement tournée vers la France. Au festival initial succédera une galerie Ecart, rue Plantamour, en 1972. Elle durera dix ans. De passage à Genève, Andy Warhol y fera une apparition.

Deux souvenirs de peinture

Suit la carrière proprement dite. Ce sera la peinture, liée à deux souvenirs d'enfance contradictoires. D'un côté Kasimir Malévitch, ce qui peut sembler normal (sauf pour un gamin de 8 ans!). De l'autre Fra Angelico, ou plus précisément l'aile colorée d'un de ses anges, aperçue à Florence. John Armleder va donc commencer à produire, des choses si possibles vendables Il y aura dès 1979 les «sculptures furnitures», où un meuble se voit accolé à un tableau. Viendront par la suite les toiles. Elles iront, pour reprendre le sous-titre du livre, «du minimalisme à la saturation». «Très tôt, j'ai eu la chance de pouvoir vivre de mon travail. Et je n'ai vraiment rien fait pour cela.» Une fortune (à tous les sens du terme) rare. Beaucoup d'amis du Genevois n'y sont jamais parvenus, «même chichement». 

Sans forfanterie, le Genevois peut ainsi raconter un parcours international, où il peint généralement sur place, aujourd'hui avec l'aide de Stéphane Kropf. «Je n'ai jamais eu un atelier pour travailler.» D'où une itinérance plus facile, qui le conduit un jour à exposer à Paris et un autre à enseigner à Braunschweig ou à l'ECAL lausannois. Le tout avec une certaine légèreté, venue de loin. «Tout petit déjà, j'étais un observateur et un contemplatif.» La chose impliquera par la suite une certaine indifférence à la réussite, «puisque réussite il y a.» A ce propos, il suffit de consulter en fin d'ouvrage la «bibliographie sélective sur l'artiste.» De quoi remplir une vraie petite bibliothèque!

Le rôle du gentil

Comme toujours dans ce genre d'ouvrage, la personne interrogée joue le rôle du gentil. Françoise Jaunin cite à ce propos le titre d'un article de journal signé par l'une de ses consœurs. «La générosité faite œuvre.» John Armleder s'est souvent engagé pour des artistes plus jeunes, des curateurs d'exposition débutants ou des galeristes à leurs débuts. Est-ce toujours désintéressé? Il se trouve bien sûr des gens pour en douter, mais pas dans ce livre. Certains reprochent ainsi à John de tout vouloir contrôler sur plusieurs générations. Ils voient même Armleder en chef de tribu, avec ce que cela peut supposer de pensée unique maintenue au fil du temps. Comme disait mon ami Pirandello, à chacun sa vérité!

Pratique

«John Armleder, Du minimalisme à la saturation», Entretiens avec Françoise Jaunin, La Bibliothèque des Arts, 172 pages.

Photo (Patrick Martin): John Armleder entre deux de ses toiles, aux large coulées de peinture.

Prochaine chronique le dimanche 24 juin. Petite visite à la Chaux-de-Fonds, dont le musée expose les réserves.

 

 

 

 

 

 

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