Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Le film que Fellini n'a jamais tourné

Nous sommes en 1965. Federico Fellini a 45 ans. Il vient de terminer "Juliette et les esprits", son second film en couleurs après le sketch de "Boccace 70" (1962). Visuellement, le film est une splendeur. On n'a oublié ni le grand-père sur son aéroplane, ni la visite à la voisine courtisane, ni l'école religieuse où les petites filles se voient transformées en anges. Reste que, sur le plan du sens, le scénario reste assez pauvre. Qui s'intéresse à cette histoire de bourgeoise délaissée par son mari, qu'incarne inévitablement Giulietta Masina?

Serait-ce pour compenser cet échec, pourtant tout relatif? Fellini s'engage alors sur le projet le plus ambitieux et le plus coûteux de sa carrière. Il aura pour titre"Le voyage de G. Mastorna". Tout doit commencer par un accident d'avion. Le protagoniste semblera s'en tirer par miracle, l'appareil ayant atterri devant la cathédrale de Cologne. Mais rien ne sera plus comme avant. Mastorna, qui doit donner le soir même un concert de violoncelle à Florence, se perdra dans une ville-limbes, dont les règles lui échapperont. Il semble bien qu'il se trouve effectivement dans l'au-delà.

Une "Divine Comédie"

Avec Mastorna, Fellini devait donner sa "Divine Comédie". Une version plus optimiste, dans la mesure où le grand Satan n'existe pas. Mastorna n'a pourtant aucun Virgile pour le guider. Il doit progresser seul dans un univers où le mort et le vivant s'entremêlent sans cesse. Si les cadavres reçoivent au cimetière leurs parents en vie à l'heure du thé, les trépassés, eux, s'amusent à se jeter du haut des tours, Puisque le grand saut, celui dans l'éternité, est accompli, que risquent-ils encore en s'écrasant au sol...

Les mondes païen, puis chrétien, avaient toujours représenté l'enfer comme un monde terrible, certes, mais parfaitement organisé. Pour Fellini, l'au-delà ressemble à ici. Il s'agit d'une formidable pagaille, où les êtres se rencontrent, se parlent, se séparent, puis n'arrivent plus à se rejoindre, tandis que surviennent mille choses aussi imprévues qu'absurdes. Il faudra à Mastorna beaucoup de patience avant de parvenir, peut-être, à s'en tirer au final.

Décors déjà construits

Dino de Laurentiis, le producteur mégalomane (et mari de l'actrice Silvana Mangano) devait produire ce long métrage horriblement cher. Une hypergare avec des trains hauts comme des immeubles, un quartier composé de centaines de temples représentant toutes les religions, voilà des choses qui se paient. La construction des décors avait commencé en 1966 à Dinocittà, les studios géants érigés par de Laurentiis en banlieue de Rome. Après avoir pensé au comique Totò, Fellini avait engagé Marcello Mastroianni, son interprète en 1960 pour "La dolce vita".

Et pourtant, le film ne se fera jamais. Fellini entame pour de vrai la dépression qu'il avait décrite sous forme de fiction dans "Huit et demi". Il hésite. Il atermoie. Les factures enflent. Dino se fâche. Les conflits deviennent de plus en plus durs. Ils finissent par une rupture. Le producteur ira, pour se venger, jusqu'à poursuivre le réalisateur en faisant saisir ses tableaux et ses meubles. Le cinéaste tombe malade. Très superstitieux, il voit là un signe de l'au-delà. L’œuvre ne doit pas voir le jour. Il faut respecter la paix des morts.

Un illustre cadavre

"Le voyage de G. Mastorna" devient du coup l'un des plus célèbres cadavres de l'histoire du cinéma. Si les films abandonnés en plein tournage restent rares, vu les sommes d'argent en jeu, nombreux sont pourtant les scénarios inaboutis. Tous les cinéastes connaissent une carrière en négatif. Elle se compose des œuvres n'ayant jamais été menées à bien. Il suffit de penser aux trajectoires de Stroheim, de Welles, de Carné ou,plus récemment, de Terry Gilliam. Fellini ne devait pas faire exception. Il subira de nouveaux malheurs avec "La cité des femmes", au tournage repoussé de plusieurs années, ou "Casanova", dont plusieurs scènes tournées se verront volées à Cinecittà, alors que les décors avaient déjà été démontés...

L'Italien tenait cependant à son sujet. Lié à Mino Manara (né en 1945) depuis 1984, il le poussera à en tirer une BD sous une forme un peu modifiée. Le premier volume paraîtra en 1992, un an avant le décès du cinéaste. Une erreur typographique indiquera, à la dernière page, "fin" au lieu d'"à suivre". Fellini y verra un nouveau signe. L'entreprise ne devait pas se poursuivre.

Restait  le scénario, davantage écrit sous une forme de roman, avec l'aide de Dino Buzzatti ("Le désert des Tartares"), que de script. Il s'agit d'un texte continu, dépourvu de dialogues. Ce dernier paraît aujourd'hui en français, afin de marquer les vingt ans de la disparition du cinéaste. Aldo Tassone signe une préface intéressante, qui remet le projet dans son contexte des années 1960. Ermanno Cavazzoni donne, lui, une postface qui est comme tous les appendices. Son ablation ne ferait aucun mal. Le livre se dévore d'une traite. Il demande juste un peu d'imagination visuelle. Après tout, c'est quand même un film.

Pratique

"Le voyage de G. Mastorna", de Federico Fellini en collaboration avec Dino Buzzati et Brunello Rondi, traduit de l'italien par Françoise Pieri et Michèle Berni Canani , aux Editions Sonatine, 206 pages. Photo (Editions Sonatine): test tourné avec Marcello Mastroianni en violoncelliste.

Prochaine chronique le dimanche 27 octobre. Le Palais Galliera rouvre (enfin) à Paris avec une exposiiton dédiée au couturier Alaïa.

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