Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le faussaire Wolfgang Beltracchi se raconte et se justifie

Ce fut une rocambolesque affaire, qui ébranla le marché de l'art moderne vers 2010. Une affaire qui a des tenants et aboutissants à Genève. Le soupçon de la galerie Artvera's (située rue Etienne-Dumont!) sur l'authenticité d'une toile de l'expressionniste allemand Heinrich Campendonk, qu'elle venait d'acquérir fort cher, a mis le feu aux poudres. Il s’agissait bien d'une falsification récente. L'enquête est ainsi remontée jusqu'aux époux Helene et Wolfgang Beltracchi. 

Ainsi a été mis au jour un trafic compromettant des galeristes et surtout des experts, dont le célèbre Werner Spies (qui dirigea un temps le musée du Centre Pompidou à Paris). Il y a eu un procès en 2011 à Cologne, avec condamnation ferme. Aujourd'hui Wolfgang Beltracchi est libre. Il vit à Montpellier, où il se fait volontiers interviewer. Pendant ce temps, tout reste loin d'être réglé, à commencer par les dédommagements à certains clients. Et d'aucuns tremblent de voir dans une illustre galerie, voire dans un musée, apparaître un nouveau Max Ernst ou un pseudo Franz Marc qui serait en fait la création du faussaire. Je dis bien la «création». Wolfgang Beltracchi ne faisait jamais de copies. Il imaginait de nouvelles toiles «à la manière de».

Les mémoires après l'enquête 

En avril 2013 sortait en français, aux éditions Jacqueline Chambon, la traduction d'une passionnante enquête menées par deux journalistes germaniques, Stefan Koldehoff et Tobias Timm. C'était un document à l'américaine. Le tandem avait interrogé tout le monde, avant de publier un ouvrage où tout s'était vu vérifié plutôt deux fois qu'une. Le lecteur comprenait ainsi les mécanismes d'un marché de l'art très opaque, où des tableaux peuvent se négocier, de société écran à société écran, avec des montants de sept chiffres. Prudemment, Beltracchi ne s'était en effet pas attaqué aux tout grands. Un peu Matisse. Jamais Picasso. Il préférait les peintres moins documentés.

Aujourd'hui, le couple Beltracchi sort ses mémoires à deux voix, Wolfgang parlant tout même dix fois plus qu'Helene. Sorti à L'Arche, ce gros ouvrage tient du récit et de la justification. L'homme raconte ainsi son enfance dans l'Allemagne de l'immédiat après-guerre (il est né en 1951). Une mère fragile. Un frère. Un père faisant de la peinture en amateur. C'est lui qui lui inoculera le virus. Puis vient une jeunesse passablement aventureuse de routard, sans cesse entre deux joints. A 64 ans, Wolfgang Beltracchi conserve du reste une tête de vieil hippie.

Glissement progressif 

Le glissement dans la «délinquance d'art» survient par degrés. L'Allemand commence par trafiquer et faire passer illégalement des œuvres. Puis il se met à en fabriquer, surtout après avoir rencontré une Helene Beltracchi (lui-même se nomme en réalité Fischer), qui lui donné envie de se poser et de fonder une famille. Ils vivront surtout en France, lui menant une double activité picturale. Il crééera ouvertement ses propres toiles (assez médiocres) et en toute discrétion ses faux, effectués sur des toiles anciennes et avec les pigments des années 20 ou 30. Du travail de "pro". 

Pour aider à leur écoulement, le couple trouvera des idées géniales. Ils inventeront la collection du grand-père d'Helene, ce qui justifiera la présence de Braque ou de Dufy chez eux. De fausses étiquettes de galeristes d'avant-guerre seront placés au revers des toiles. En toute logique. Wolfgang imaginera en effet des peintures citées dans de vieux catalogues dépourvus de photos, et qui ont disparu on ne sait où sous le nazisme. Helene va jusqu'à poser face à un vieil appareil photo pour créer l'image de sa grand-mère chez elle, vers 1930, devant des pièces de sa collection...

Profits juteux

Tout le monde s'y laissera d'autant mieux prendre qu'il y a beaucoup de fric à gagner. Dans cet ouvrage, Wolfgang Beltracchi soutient du reste avoir été roulé dans la farine par des intermédiaires qui auront palpé le gros du pognon. Le soupçon se voir lâché sur Werner Spies, qui demandait des sommes hallucinantes pour ses expertises, argent qui aurait été versé sur un compte à Montreux. Le grand homme se verra d’ailleurs condamné plus tard en France, ce qui n'aura guère entravé sa carrière scientifique. Dans ses propres mémoires, Spies passe comme chat sur braise. Si son bouquin fait 600 pages, Beltracchi n'occupe que quelques paragraphes (1). 

S'agit-il d'un bon livre? Pas tant que ça. Wolfgang Beltracchi (et accessoirement Helene) se partagent entre rodomontades et plaintes. Les méchants (qui vont des experts aux juges) ont attenté à leur bonheur conjugal. Dans le fond, les époux ne faisaient rien de mal, et elle est aujourd'hui très malade. Tout cela passe dans les chapitres consacrés à leurs activités délictuelles. Il y en a hélas bien bien d'autres, dont d'interminables récits de voyage, notamment au Maroc. Là, le livre devient vraiment sans intérêt. Lisez plutôt Stefan Koldehoff et Tobias Timm! 

(1) «Les chances de ma vie», de Werner Spies, aux Edition Gallimard, 610 pages.

Pratique

«Beltracchi, Faussaires de génie» d'Helene et Wolfgang Beltracchi, traduit par Céline Maurice, aux Editons L'Arche, 576 pages. Photo (DR): Wolfgang Beltracchi, à la tête de vieil hippie.

Ce texte va avec quelques autres notes de lecture, situées immédiatement en dessous dans le déroulé.

Prochaine chronique le dimanche 22 novembre. Sèvres organise une exposition extraordinaire sur ses sculptures de porcelaine blanche au XVIIIe siècle.

 

 

 

 

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