Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE / Le coup de gueule de Rudy Ricciotti

C'est son année. Depuis douze mois, Rudy Ricciotti ne quitte plus l'actualité. Tout a commencé en septembre 2012 avec l'ouverture des salles, ou plutôt de l'immense espace consacré par le Louvre aux arts islamiques. Est ensuite venue l'exposition, du type gâteau d'anniversaire, réalisée à Paris par la Cité de l'architecture. Après dix ans de palabres (oui, dix ans...), le Mucem ouvrait cet été ses portes à Marseille. Enfin, le 1er septembre, c'était le coup d'envoi (envoi de ballon, bien sûr) du nouveau Stade Jean-Boin à la Porte d'Auteuil. Qui dit mieux?

Pourtant, le bâtisseur n'est pas content et il le dit. David d'Equainville a eu l'imprudence de lui tendre un micro. Rudy s'en est accaparé goulûment. «L'architecture est un sport de combat», dit-il. Les rounds de ses matchs de boxe semblent plus longs que les trois minutes usuelles. L'homme déverse des réponses prenant des pages et des pages. Le discours s'y nourrit de lui-même, histoire de prouver que Ricciotti reste un persécuté et un incompris. «Que ma gueule de métèque (tiens, on pense à feu Georges Moustaki, NDLR) énerve, que mon accent méditerranéen horripile, je peux le concevoir. C'est la vie.»

Formé en partie à Genève

Cette vie lui aura pourtant été plutôt favorable. Alors que des milliers de débutants se lancent chaque année dans le métier, Rudy travaille à des projets prestigieux depuis 1990 et il a vraiment le vent en poupe cette décennie. Formé en partie à Genève, l'homme travaille non seulement en France, où il gagne des tas de concours, mais en Italie et en Corée. Le fils de maçon né en Algérie a beau rester à Bandol-sur-Mer où il emploie trente personnes (contre les 500 de Sir Norman Foster). C'est à 61 ans une star internationale. Un statut aussi difficile à acquérir qu'à conserver. Notre Mario Botta national demeure-t-il encore une vedette en 2013?

Il faut donc faire le tri dans «L'architecture est un sport de combat», sorti en mai, quelques mois avant la parution du livre sur le Stade Jean-Boin, paru le 5 septembre. Le bon, ce sont les imprécations contre l'architecture sans architecte qui règne en France, où le 95% des maisonnettes se voient conçues par des promoteurs. Ce sont les cris pour le maintien du savoir-faire artisanal, dans un univers qui va s'industrialisant. Ce sont les hurlements contre le minimalisme ambiant. Une norme que ce contempteur du verre et de l'acier, toujours excessif, qualifie de «salafisme». «On peut vraiment parler d'intégrisme architectural, car les salafistes et les architectes pourraient avoir la même haine de la figure.»

Une logorrhée contre-productive

Le mauvais se situe en revanche dans la logorrhée. L'interviewé ne sait jamais s'arrêter. Il lui faut en remontrer. Repartir à la guerre. Ricciotti se veut ainsi dur. Sans concession. Il faut dire que son récit des travaux du Louvre (il reste peu question de ceux du Mucem, encore en chantier au moment des entretiens...) se révèle édifiant. Si l'accueil initial de Chirac a été enthousiaste, ses successeurs attendaient simplement une boîte. Pas trop chère, si possible. Ils ont ainsi insisté (sans résultats) pour que Rudy leur fasse un escalier en préfabriqué. On n'imagine pas les régticences face au toit en forme de résille métallique. Seule la conservatrice des arts de l'islam Sophie Makariou (passée depuis août 2013 au Musée Guimet) a soutenu le projet sans failles.

La faute de ce relatif échec scriptural incombe en fait à David d'Equainville. Si l'architecture tient de la lutte, un livre d'entretiens aussi. Ici, l'auteur se retrouve KO dès la première page. Il a mis des gants blancs de monsieur bien élevé. Il en aurait fallu de boxe. Dommage pour tout le monde.

Pratique

«L'architecture est un sport de combat», entretiens de David d'Equainville avec Rudy Ricciotti, 96 pages, aux Éditions Textuel, «Le Stade Jean-Bloin», de Rudy Ricciotti, 96 pages, aux Editions André Frères. Photo (Gérard Julien/AFP): Rudy Ricciotti.

Le goût de Versailles et celui de la peinture

La collection compte plus d'une centaine de titres. Lancée en janvier 2002 par le Mercure de France, la série «Le goût de...» s'intéresse en effet à tout. Il suffit de regarder la liste des nouveautés. La Thaïlande et le baiser côtoient le rouge et le bleu. On connaît le principe de cette suite de petits livres, qui comprend même un ouvrage sur Genève (il date de janvier 2006), prouvant par là que tous les goûts sont dans la nature. Un spécialiste réunit des textes courts, et si possible varié. Il les présente, puis les annote. Et le tour est joué!

Deux bouquins touchant de près aux beaux-arts viennent de sortir. Dirigé par par Jacques Barozzi, «Le goût de Versailles» sait jouer des contrastes. Il comporte aussi bien des récits d'époque, signés par ces grands bavards que sont le duc de Saint-Simon, la marquise de Sévigné ou la princesse Palatine, que des extraits de romans policiers. Tout peut arriver sous les ailes du château. Quelques poètes, d'Anna de Noailles à André Chénier, distillent leurs vers. L'ensemble se révèle très enlevé.

Un sujet trop vaste

On ne saurait en dire autant de «Le goût de la peinture», que chapeaute Fabienne Alice. Sans doute le sujet était-il trop gros. Il se voit en tout cas traité avec le plus grand sérieux, d’où un certain ennui haut de gamme. Ce n'était pas une bonne idée que de commencer avec des citations d'une professeure de philosophie et d'esthétique à l'Université de Paris Ouest Nanterre La Défense. La suite, comprenant Eluard, Quignard, Eco, Kandisnsky ou Malraux reste bien officielle. Rien ici de décalé. Ce ne sont pourtant pas les polars sur la peinture qui manquent.

Pratique

«Le goût de Versailles, de Jacques Barozzi, 123 pages, «Le goût de la peinture» de Fabienne Alice, 127 pages, aux Editions Le Mercure de France.

Prochaine chronique le dimanche 22 septembre. Beaubourg renonce à son chapiteau populaire pour aller en Arabie saoudite. La honte!

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