Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le château de Vizille présente les "Figures de l'exil sous la Révolution+

Crédits: Musée de la Révolution française, Vizille

En 2012, Mehdi Korchane proposait au musée d'Angers une exposition sur le dernier grand tableau de Pierre-Narcisse Guérin, laissé inachevé à sa mort en 1833. Avec «La dernière nuit de Troie», c'était une débauche de cruautés, avec des flots de sang symbolisés par un lé de moquette rouge traversant les salles. Pour quelques jours encore, l'historien de l'art se penche au château de Vizille, beau domaine situé au-delà des supermarchés de Grenoble, des «Figures de l'exil». Elles tournent autour de «Le retour de Marcus Sextus» du même Guérin, présenté au Salon de 1799, où cette vaste toile suscita des transports d'un enthousiasme très politique. 

Pourquoi Vizille? Pour quelle raison aujourd'hui? Parce que le bâtiment abrite depuis 1983 un musée de la Révolution française sur le lieu même où celle-ci débuta avec la «Journée des tuiles» du 7 juin 1788. A cause surtout de l'achat récent par l'institution de l'esquisse du «Marcus Sextus», dont la version finale figure au Louvre. C'est l'occasion pour Mehdi Korchane de se pencher sur un thème multiple aux résonances très actuelles. Chaos politique, désastre économique s'accentuant encore avec le Directoire entre 1795 et 1799, la Révolution a aussi déplacé des gens en tous sens. Des nobles ont fui en Angleterre. Les Français de toute obédience se sont vus chassés des territoires pontificaux. Des républicains se retrouvèrent piégés en territoire ennemi. Les guerres enfin, qui durèrent de 1792 à 1815, virent s'éloigner toutes les populations qui le pouvaient des champs de bataille.

De Bélisaire à Marius 

Il y eut alors un discours contemporain. Mais finalement, il se limita à quelques œuvres, parfois anecdotiques, comme cette «Jeune marquise française réfugiée à Lausanne avec ses deux fils» de Jean-Baptiste Mallet. Des toiles plus sérieuses dénoncèrent l'extrême dureté des temps. «La rentière» privée de revenus, pour laquelle son petit-fils mendie, de Féréol Bonnemaison a été prêtée à Vizille par un privé anglais, tandis que le Louvre a envoyé au musée les deux fragments survivant de «La Pitié», une immense toile (quinze mètres carrés environ) dépecée auu XIXe siècle d'Henri-Pierre Danloux. On y voit une famille mourant de faim dans une soupente, un peu comme celle de l'Ugolin de Dante. 

Ugolin se retrouve un peu plus loin dans l'exposition (que j'avoue ne pas avoir vue) et dans l'important livre d'accompagnement (que j'ai en revanche lu). A une époque où le «grand genre» passait par une Antiquité revisitée, il fallait des cautions historiques pour ne pas avoir l'air de sacrifier à la scène de genre. Tous les exilés célèbres ont donc été appelés à la rescousse, en commençant par Bélisaire, le général byzantin du VIe siècle remis à la mode par le livre de Marmontel en 1767, et dont David avait donné l'image canonique en 1781. Il y eut ainsi Ulysse. Œdipe. Marius. Des héros parfois aveugles. Que voulez-vous? Un malheur n'arrive jamais seul.

Un personnage fictif 

La grande force de Guérin fut cependant d'émouvoir avec un personnage de fiction. Marcus Sextus n'a jamais existé. Il résume, habillé à l'antique, assis sur un lit, les yeux dans le vide (lui voit) le drame de ceux qui reviennent et retrouvent les leurs morts dans une maison presque vide. Le tableau tombait au bon moment en 1799, alors que les émigrés tendaient à refaire surface. Mehdi Korchane propose "in fine" un recueil des critiques, réactions et poèmes alors parus par cette toile longuement citée dans le «Corinne» de Germaine de Staël (1). Il s'agit aussi, d'après l'auteur, d'une vision plus présentable des événements. Les émigrés de 1789 ont jusqu'à nos jours été vus au mieux comme des déserteurs, au pire comme des traîtres. On sait à quelle point la France a mal à son histoire. Impossible encore d'y parler dans le calme de la Commune ou de l'Occupation... 

(1) «L'excès de l'agitation de l'âme semble lui commander l'inaction du corps.»

Pratique 

«Figures de l'exil sous la Révolution», de Mehdi Korchane avec des textes d'Olivier Meslay et de Philippe Bordes, édité par le Musée de la Révolution à Vizille, 170 pages. L'exposition dure jusqu'au 26 septembre. Tél. 00334 76 68 07 35, site (médiocre) www.domaine-vizille.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 12h30 et de 13h30 à 18h.

Photo (Musée de la Révolution française): La tête de Marcus Sextus dans l'esquisse acquise par Vizille. La version finale est restée à Paris. 

Texte intercalaire.

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