Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/Le catalogue raisonné de Jérôme Bosch a ses élus et ses exclus

Crédits: Musée du Prado

C'est l'un des événements de l'année, médiatisé à outrance. Pas étonnant qu'à Bois-le-Duc (ou 'Hertogenbosch, si vous préférez) l'exposition Jérôme Bosch ait fait le plein jusqu'à sa clôture, le 8 mai. Il n'y avait plus la moindre place de libre, même si le Noorsbrabants Museum rallongeait démesurément ses horaires. Pensez! Une vingtaine de tableaux et autant de dessins du maître, mort en 1516, on n'est pas près de revoir ça de si tôt. Du moins ici. L'exposition sera en effet du 31 mai au 11 septembre dans les salles du Prado à Madrid. Avec en prime «Le jardin des délices», refusé en prêt aux Pays-Bas par Madrid. Trop précieux. 

Un immense travail a précédé cette double manifestation. Un livre en témoigne aujourd'hui, et il y a le site. «Jérôme Bosch, Peintre et dessinateur» a paru en français chez Actes Sud. L'ouvrage se présente comme un «catalogue raisonné». Comprenez par là qu'il ne comporte pas les délires verbaux que recèle en général ce genre de monographies, Bosch ne s'y prêtant que trop. Nul Georges Didi Huberman pour pédaler en roue libre. Aucun débat théologique pour savoir si l'artiste était ou non hérétique. S'il avait été jugé comme tel, il n'aurait à mon avis pas aussi avidement collectionné par le très catholique Philippe II d'Espagne en plein XVIe siècle, mais je peux me tromper.

Faits concrets

Non, ce qui a ici conduit les auteurs, c'est bien la recherche de faits concrets. Il s'agit d'un projet collectif, comme le fut en son temps le Rembrandt Research Project, qui avait fini par tourner court après bien des levées de boucliers. Tout a commencé ici en 2007. Une équipe de chercheurs s'est réunie afin de former un Bosch Research and Conservation Project. Le but était de vérifier sinon l'anciennenté des œuvres (toutes sont bien d'époque), du moins leur autographie. «Qu'est-ce qu'un Bosch?» Comment est-il fait? En quoi se distingue-t-il des produits d'atelier, des répliques légèrement postérieures ou de tableaux dus à des peintres, parfois excellents, dont le nom s'est perdu? Le travail allait inévitablement amender à retirer certaines œuvres de la liste canonique, tandis que d'autres s'y ajouteraient peut-être. 

Les initiateurs partaient pessimistes. Délicate et coûteuse, l'affaire serait difficile à conclure. «Si elle a a pu être concrétisée», dit l'avant-propos du livre (un très gros livre), «c'est avant tout grâce à l'implication du bourgmestre de Bois-le-Duc Ton Rombouts.» Son obstination a permis d'obtenir le soutien de «nombreux fonds, fondations, instances officielles et sponsors.» L'argent n'était pas cependant seul à compter. Il s'agissait aussi d'obtenir des musées (et des quelques privés) possédant un Bosch, ou supposé tel, d'accepter une enquête pouvant mettre en doute la paternité de l'artiste. Tous les moyens scientifiques ont été employés, de la dendrochronologie (étude de l'âge du bois) aux rayons infra-rouges révélant les tracés préparatoires. Des milliers de photographies ont été prises. Les huit sages proposaient à la fin des verdicts motivés... mais parfois fâcheux.

Venise doublement gagnante

Certaines institutions ont accepté d'emblée, comme le Lázaro Galdiano de Madrid ou la Gemälde Galerie de Berlin. D'autres ont émis des réserves dont le Prado, qui a notamment refusé aux chercheurs tout contact avec «Le jardin de délices». L'Akademie der bildenden Künste de Vienne a refusé tout net. Venise a en revanche ouvert largement ses portes, tablant sur le fait que le projet lui permettait de coûteuses restaurations (ici prises partiellement en charge par le Getty). L'ex-Sérénisime n'a pas eu à s'en plaindre. Ses deux triptyques et sa série de quatre panneaux infernaux font désormais partie de vingt et une œuvres aujourd'hui jugées de la main de Bosch. Un homme déjà célèbre et recherché de son vivant, comme le prouve le dépouillement d'archives opéré en parallèle. 

Il y a bien sûr des victimes. La plus célèbre est le «Portement de Croix» de Gand. Un panneau que les huit membre du projet trouvent certes admirable, mais... Il n'offre malheureusement aucune des caractéristiques repérées ailleurs. Autant le laisser anonyme. Il se voit désormais classé «suiveur de Jérôme Bosch», comme d'autres putschistes avaient débaptisé il y a quelques années «L'homme au casque d'or», l'un des plus célèbres Rembrandt. La qualité n'a rien à y voir. Le projet accepte ainsi le «Calvaire avec donateur» des Musées royaux de Bruxelles, qui n'a vraiment rien d'un chef-d’œuvre. Mais tout Bosch se retrouverait là. Hélas, serait-on tenté de dire.

Nouveaux dessins 

Pour ce qui est des dessins, le collège des sages se montre plus ouvert. Il n'y a plus pour lui onze Bosch, mais vingt et un. Avec les réserves et la prudence que cela suppose, évidemment. Si, pour les tableaux, le Bosch Research and Conservation Project a «repêché» un petit panneau rogné et largement repeint du Nelson Atkins de Kansas City, il y a là une vraie découverte. Une feuille a passé anonymement chez Sotheby's, sans créer un vent de folie, en 2003. La voici promue l'une des meilleures de l'artiste, et invitée du coup à Bois-le-Duc. Comme elle est de plus en bon état, elle n'a pas eu besoin d'un rafraîchissement. Un Bosch sur deux a en effet été repris en mains pour les commémorations de 2016. 

Factuel, concret, clair, simple, le livre ne décevra pas son lecteur. Bien sûr, il y manque les grandes envolées lyriques ou les approfondissements sémiotiques ou psychanalytiques, mais tout le verbiage voulu existe déjà sur l'artiste, et ce en plusieurs exemplaires. Cet album, dont la lecture peut se voir poursuivie grâce aux milliers d'images en haute définition du site, possède du coup une valeur unique. Presque révolutionnaire par sa simplicité, il invite le lecteur à voir Bosch, et non plus à essayer de le comprendre. La peinture constitue après tout un art visuel.

Pratique

«Jérôme Bosch, peintre dessinateur, Catalogue raisonné» de Matthijs Ising, Jos Koldeweij, Ron Spronk, Luuk Hoogstede, Robert G. Erdmannn, Rik Klein Gotink, Hanneke Nap et Daan Veldhuizen, aux Éditions Actes Sud, 607 pages. Le site à consulter est www.boschproject.org L'exposition est au Prado de Madrid du 31 mai au 11 septembre. Site www.museodelprado.e 

Photo (Musée du Prado): Un fragment du «Jardin des Délices» de Jérôme Bosch.

Prochaine chronique le lundi 30 mai. Le Centre Pompidou propose Paul Klee. Bof...

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