Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LIVRE/"Le brasier" raconte l'incendie raté du Louvre en 1871

Vingt-et-un mai 1871. Née par insurrection en mars, la Commune de Paris agonise. Les troupes versaillaises, bras vigoureusement armé du gouvernement (élu!) d'Adolphe Thiers, s'apprêtent à reconquérir la capitale. Elles ne feront pas de quartier. Tout le monde le sait. Sous l’œil narquois de Prussiens, qui viennent de remporter sur la France une guerre désastreuse (pour la France s'entend!), le conflit devient civil. Ce sera la droite dure contre la gauche extrême. La «Semaine sanglante» commence. Elle verra fusiller entre 17.000 et 30.000 Communards. 

Tandis que les soldats avancent et que les barricades se multiplient (en dépit des nouvelles rues larges, ouvertes sous Napoléon III) souffle un vent de folie. Un mouvement suicidaire, serait-on tenté de dire avec le recul. Se sachant perdants, les Communards décident de détruire par le feu les lieux de pouvoir. Les fameuses «pétroleuses» se mettent à l'ouvrage. On cite toujours l'incendie du Palais des Tuileries, siège du souverain depuis Napoléon Ier. Mais il y a aussi l'Hôtel de Ville, la Cour des Comptes (là où se trouve aujourd'hui le Musée d'Orsay) ou le Palais de Justice. Tout flambe. L'histoire officielle veut qu'il s'agisse de lieux stratégiques sacrifiés. On se demande bien quelle valeur défensive pouvait posséder Notre-Dame de Paris, ainsi livrée aux flammes...

Un livre qui fâche 

Notre-Dame a survécu, comme la Sainte-Chapelle. Le sujet se voit donc éludé. Il n'y a en principe pas besoin de parler du Louvre non plus. Le musée est toujours là. Journaliste, éditeur, historien passionné par Le Second-Empire (1852-1870), Nicolas Chaudun vient aujourd'hui jouer les trublions. Il raconte l'incendie raté du Louvre (qui a cependant perdu dans la bataille la Bibliothèque Impériale, aussi riche que l'actuelle Bibliothèque Nationale) avec «Le brasier». Un livre paru chez Actes Sud, qu'il sait dérangeant. «Il est de nos jours impensable, dans une conversation, d'écorner le souvenir de la Commune.» 

Mais, avant d'y revenir, les faits. Les insurgés commencent le 23 mai par les Tuileries, liées au Louvre qu'elles terminent du côté Champs-Elysées. Reconstruit et redécoré de multiples fois depuis le XVIe siècle, le bâtiment se mue en torche. Son énorme dôme central s'effondre dans un fracas terrible. Il y a des appels d'air. Le feu continue des deux côtés du Louvre. Un musée partiellement évacué. Comme elle avait fait vider le château de Saint-Cloud, sa résidence d'été (qui sera, elle, détruite par les Allemands), l'impératrice régente a commencé son évacuation en 1870. Des toiles énormes, comme «Les noces de Cana» de Véronèse, sont parties pour Brest. Il aura manqué trois jours à Eugénie pour mener la tâche à bien. Elle a abdiqué devant la foule le 4 septembre, sortant en catimini de l'Histoire par une petite porte du palais. David, Poussin ou Watteau pendent toujours aux murs.

Le militaire et le conservateur de musée 

Pourquoi le musée n'a-t-il pas brûlé (comme celui de Strasbourg sous le feu allemand)? Nicolas Chaudun raconte le sauvetage, assuré par deux hommes nullement préparés à la chose. Il y a là un militaire, Martian de Bernardy de Sigoyer, qui mourra, sans doute assassiné, à la fin de la Commune. Plus un homme de musée au bord de la retraite (57 ans, c'est vieux à l'époque), Henry Barbet de Jouy. Deux personnages clefs, auxquels il faut ajouter des bonnes volontés. Plus les pompiers, tout de même, parfois hélas sans pompes. Chaudun fait ainsi apparaître dans son ouvrage le maire de Mazzeroles, dans la Vienne, qui passait par là. 

Durant des heures d'angoisse, Sigoyer et Barbet de Jouy vont se multiplier. Amener à casser des murs, pour arrêter le feu. Sigoyer court sur des toits qui vacillent, comme une superproduction hollywoodienne. Le plomb est chauffé à blanc. Le miracle, c'est d'avoir réussi, après intervention des chasseurs. Le gouvernement Thiers, pas plus que les suivants, ne s'en montrera reconnaissant. La vie, y compris mondaine, reprend vite en 1871. La volonté d'oubli va perdurer. L'Etat recevra en 1921 un legs destiné à élever à Sigoyer une statue. Il ne le fera pas. Barbet de Jouy devra se retirer du Louvre après une banale affaire de titularisation, refusée à deux gardiens. Rien ne changera jamais en France. La rue Barbet-de-Jouy, dans le septième arrondissement, se voit en effet dédiée à son père. Un promoteur immobilier.

Une Histoire à revoir

On comprendra que «Le brasier» soit diversement accueilli. La droite a la tentation d'instrumentaliser ce «récit», un brin alourdi par l'inclusion d'un personnage romanesque, inventé de toutes pièces. La gauche a envie de se taire. Certains rappels se révèlent difficiles, quand la Commune possède sa Vierge, Louise Michel, son hymne national, «Le temps des cerises», et ses martyrs passés par les armes. Le mouvement est bel et bien sanctifié, même si on se demande ce qu'on gouvernement (même socialiste) ferait de nos jours en cas d'insurrection. Il reste plus facile de célébrer Rose Vailland, qui arracha des trésors d'art aux nazis. Ceux-là, au moins, constituent des méchants. On peut, si l'on ose dire, noircir ici le tableau. 

La France a toujours éprouvé du mal à digérer son Histoire, qu'il s'agisse des Chouans de la Révolution, des mauvais côtés de l'Empire, de la révolution avortée de 1848, de l'Occupation ou de la Libération. Elle a pourtant dû faire son «devoir de mémoire». Demeure la Commune à nettoyer. Une récente biographie de Louise Michel a été faite au décapant («La Vierge rouge», de Xavière Gauthier). Napoléon III n'est plus diabolisé. Il faut faire la part des choses. Notons que Clémenceau, encore jeune, l'avait déjà faite à l'époque, alors que l'on croyait, fin mars 1871, une conciliation possible: «Nous sommes pris entre deux bandes de fous, ceux qui siègent à Versailles et ceux qui sont à l'Hôtel de Ville.» 

Je dirai, pour terminer, que «Le brasier» se lit comme un roman. C'est court. C'est enlevé. C'est intelligent. Et tant pis pour les grincheux!

Pratique 

«Le brasier», de Nicolas Chaudun, aux éditions Actes Sud, 205 pages. Photo (DR): Le palais des Tuileries en feu. En sont restés les murs, parfaitement restaurables. La République décidera de les raser dans les années 1880. Un acte lui aussi politique.

Prochaine chronique le vendredi 15 mai. Londres rend hommage à Alexander McQueen, le couturier qui s'est suicidé en 2010. Un personnage devenu "culte".

 

 

 

 

 

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